Monsieur le Président, qui habitez à l’Élysée, c’est encore moi pour vous faire un petit courrier. La semaine dernière, déjà, vous m’agaciez, cette fois, vous me mettez en colère. Ça n’est pas bien chrétien, de mettre les autres en colère, ou je me trompe ? Colère, donc. Et pourquoi, direz-vous ? Oh trois fois rien, comme d’habitude, mais ici, au fond à gauche, on a l’esprit un peu chatouilleux depuis 9 mois. Cette fois, ce qui nous a fait sortir de notre quiétude de presque congé, c’est votre affaire d’adoption de petits enfants déportés par des gamins de CM2. Ce n’est pas bien grand, un petit du CM2, vous savez. Oui, en fait, vous savez, vous êtes largement équipé en mouflets, et pas tous des plus sages, à ce que j’ai cru comprendre. Mais là n’est pas le sujet. Le sujet, je vais me permettre de vous éclairer. Quand on est un petit prof de sciences tout petit petit, même au bout de la campagne lorraine, on sait moins de choses qu’un grand Président de la République, évidemment. Mais il y a un truc qu’on connait, à coup sûr, c’est la pédagogie, la fameuse « méthode d’investigation ». Là, on est des cadors. Imbattables. Comment on fait ? C’est bien simple. Jamais on ne plaque quoi que ce soit tout cru. On suscite le questionnement, toujours. Et là, quand sont venues les interrogations, on explique, on raconte, on illustre. C’est bête comme tout, mais je vous promets, monsieur le Président, ça marche. Pour votre histoire de passage de mémoire, cette méthode-là, elle marche bien aussi. La preuve ? Depuis des années, aux murs de ma salle (de sciences, si si…) trônent les portraits d’Anne Frank, des enfants d’Izieu, d’Hélène Berr depuis peu, mais aussi des paroles de chansons, Goldman, Chédid, Ferrat. Jamais, savez-vous, jamais une année ne s’est passée sans que les questions fusent : c’est qui, pourquoi vous l’avez en photo, d’où ils sont, où ils habitent ? La plus jolie ? Vous voulez savoir ? Chaque année, systématiquement, il y en a au moins un pour demander, la fille-là, c’est vous quand vous étiez petite ? Non, c’est une jeune fille hollandaise… etc. etc. Et il est prouvé, c’est scientifique, c’est l’inspecteur qui l’a dit, alors… que ce qu’on a interrogé par soi-même ne s’oublie pas, au contraire de ce qu’on nous impose. Vous voyez, monsieur le Président, vous auriez dû nous demander avant. On vous aurait expliqué aussi que Hiroshima, on le raconte mieux si on se sert du Tombeau des Lucioles, que la déportation des petits enfants, on peut l’aborder avec « Au revoir les enfants » et que le Vél d’Hiv, ça passe par une formidable BD, justement nommée « Il faut désobéir ». Mais je me doute bien qu’un titre comme celui-là, ça ne doit pas vraiment vous inspirer. Tout ça pour vous dire qu’une fois encore, à trop vouloir dicter votre volonté, votre petite actualité du jour, vous avez gaffé. Les profs, ils connaissent leur boulot. Ils l’ont appris, ils savent faire. Et pas si mal, quoi que vous en pensiez. Bien avant que vous n’arriviez à l’Élysée, j’emmenais mes troisièmes en voyage à Paris. Et au Mémorial de la Shoah. On ne vous a pas attendu. On a fait avant vous. On continuera après vous. En attendant, pour vous détendre, et puisque la chanson française est un art que vous avez l’air de goûter, lisez donc ces paroles. Elles en disent plus long que bien des parrainages. Elles sont de Jean-Jacques Goldman. Dans un prochain épisode, on vous en donnera d’autres. Très belles aussi, vous verrez.
Comme toi
À côté de sa mère et la famille autour
Elle pose un peu distraite au doux soleil de la fin du jour
La photo n'est pas bonne mais l'on peut y voir
Le bonheur en personne et la douceur d'un soir
Elle aimait la musique surtout Schumann et puis Mozart
Comme toi comme toi comme toi comme toi
Comme toi comme toi comme toi comme toi
Comme toi que je regarde tout bas
Comme toi qui dors en rêvant à quoi
Comme toi comme toi comme toi comme toi
Elle allait à l'école au village d'en bas
Elle apprenait les livres elle apprenait les lois
Elle chantait les grenouilles et les princesses qui dorment au bois
Elle aimait sa poupée elle aimait ses amis
Surtout Ruth et Anna et surtout Jérémie
Et ils se marieraient un jour peut-être à Varsovie
Comme toi comme toi comme toi comme toi
Comme toi comme toi comme toi comme toi
Comme toi que je regarde tout bas
Comme toi qui dors en rêvant à quoi
Comme toi comme toi comme toi comme toi
Elle s'appelait Sarah elle n'avait pas huit ans
Sa vie c'était douceur rêves et nuages blancs
Mais d'autres gens en avaient décidé autrement
Elle avait tes yeux clairs et elle avait ton âge
C'était une petite fille sans histoire et très sage
Mais elle n'est pas née comme toi ici et maintenant
Comme toi comme toi comme toi comme toi
Comme toi comme toi comme toi comme toi
Comme toi que je regarde tout bas
Comme toi qui dors en rêvant à quoi
Comme toi comme toi comme toi comme toi
(Paroles et musique de Jean-Jacques Goldman)