Un anniversaire, encore un…
Vous avez remarqué ? Depuis le début de l’année, ça défile sévère, les gâteaux et les bougies, un coup Beauvoir, un coup Messiaen, bientôt ça va être 68 (chic ! on va s’en donner à cœur joie !), ce matin le comble du comble, tenez-vous bien, on célébrait les 40 ans de l’ouverture des Jeux olympiques de Grenoble… Avec le discours du Grand Charles en prime. Mazette ! Ça c’est de la commémoration, ou je mange mon chapeau ! Pas un jour sans bouchons qui sautent pour se souvenir de tout et n’importe quoi et même parfois de n’importe qui. Alors, y a pas de raison que je ne m’y mette pas, moi aussi, hein ? En deux ou trois lignes, rien que de la nostalgie pur jus, bien de chez nous…
Ce type-là, il était né dans un bled au fin fond de la Mayenne, Commer, ça s’appelait, on voit le genre. L’enfance, on n’en sait pas grand-chose, sûrement ce qui faisait les gamins de ce temps-là, là-bas à l’Ouest. Des garnements qui semaient un peu la pagaille le dimanche à la sortie de la messe ! Le « régiment » comme on disait, en Algérie, soleil et joli costume, pour faire rêver les filles. Le boulot ? Typographe, dans une imprimerie qui existe encore (si, si, regardez bien les dernières pages de vos bouquins, vous verrez) à Mayenne : c’est Floch. Et puis, il était rentré aux chemins de fer, sécurité de l’emploi oblige, déjà à cette époque… C’était un ouvrier, quoi… Un ouvrier à l’ancienne, syndiqué et tout, et même encarté au PC. C’était un résistant, aussi. Résistance fer, évidemment. Il avait eu une fille en 42. Il voulait l’appeler, tenez-vous bien, France Aimée Victoire Désirée. Avec des vert-de-gris plein les rues à Avranches, vous voyez bien comment ils auraient aimé la gamine, et son papa avec ! Finalement, il s’était contenté de Marie-France. Sacré compromis ! Et puis, le
cheminot, il a été nommé à Cherbourg, un chouette port, avec des bateaux, des quais, des bistrots, vous voyez ? Ambiance Milord, un peu. Drôle de boulot, du coup. Un truc tout à fait original. Il y avait plein de transatlantiques qui faisaient escale à Cherbourg, vous savez. Des gros, très très gros, les plus gros. (Qui se souvient que Cherbourg fut la dernière escale du Titanic ? Ben si…) Les deux Queen, comme on disait : Elisabeth et Mary, et puis aussi le Bremen, pareil, mais allemand. C’était plein de gens bourrés aux as, des vrais riches, avec bagages en cuir et tout. Ces voyageurs-là, qu’ils viennent des États-Unis ou qu’ils y aillent, vous imaginez bien que Cherbourg, ça les amusait moyen. C’était plutôt Paris qui les tentait. Alors ? Alors c’est là qu’il intervenait, notre gars : il s’occupait du transit bateau-train. Il voyait passer des vedettes, des sportifs, des acteurs, des milliardaires embagousées, couvertes de fourrures, il ramenait des clopes insensées au nom compliqué à prononcer. Il permettait à ses filles (quatre !) d’y entrer dans cette gare maritime mythique, de rêver devant les comptoirs en acajou, de s’imaginer dans les cabines de luxe… Rien que du rêve… Lui, il continuait son train-train. Délégué CGT et le dimanche, avec la plus jeune à la main, sur les quais, il diffusait l’Huma, aussi. Je vous l’ai dit, à l’ancienne. À côté de ça, plutôt moderne dans les libertés qu’il laissait à ses filles. Un peu beaucoup bouffeur de curé. Ça doit être génétique, alors ! C’était un homme qui sifflait en se rasant, savon et blaireau, qui connaissait par cœur «Ma blonde entends-tu dans la ville… » et un répertoire d’opérettes à faire pâlir Luis Mariano soi-même, un homme qui n’aimait pas les baignades dans la mer, mais cuisinait le crabe comme personne, qui cultivait un jardin ouvrier, et qui du coup a écœuré à jamais sa descendance du chou et des navets ! C’était un homme qui connaissait tous les trains par leur matricule « Tiens, c’est le 722, il a du retard », et qui ne montait pas souvent dedans, mais qui se levait aux aurores pour acheter du pain brioché à ses gamines. C’était un homme qui avait pris sa retraite à 55 ans. Encore un privilégié, sûrement… et qui a lâché la rampe même pas un an après. C’était un homme qui aurait eu 100 ans aujourd’hui… Bon anniversaire, Papa. J'ai bu un gorgeon à ta santé.
aujourd'hui 6 février 2008