Si tu es seule devant ta télé un vendredi soir, tu as le choix. Le toujours efficace Georges Pernoud et ses histoires de mer et de bateaux, sur TF1 en général, ras des pâquerettes, Arthur et ses groupies, France 2 et le polar du vendredi. J’avais pris l’option « je m’endors » hier soir. Quelle imbécile ! Failli louper le « Cyrano » de la Comédie Française. Il faut vous dire, en troisième, mon prof de français était de ceux qu’on n’oublie pas, le genre de prof qui te donne envie de faire ce boulot-là, pour perpétuer la magie, pour être toi aussi un passeur. Depuis cette année-là, donc, depuis Jean Bello (en ce temps-là, on disait MONSIEUR Bello, avec une pointe de respect et d’admiration et de jalousie évidemment, de ne pas être aussi bien que lui !), je ne peux pas voir ou entendre Cyrano sans l’entendre lui. Ni Depardieu, pourtant le plus grand, ni Weber, le plus touchant, ni Belmondo, le plus épique, n’ont réussi à m’ôter de l’oreille sa voix à lui, inimitable, qui disait : « Approche, Bertrandiou, le fifre, ancien berger… » Il te filait le virus, ce type, juré ! Cyrano, c’est ma madeleine à moi. Alors, tu penses bien que celui de la Comédie Française, il ne fallait surtout pas le rater. Plein de Molière ils ont raflé cette année. Et il y a de quoi. Je n’ai jamais compris ceux qui font la fine bouche, style « Ouais, Cyrano, pourquoi pas, mais les mots sont lourds, et les sentiments aussi, et le message, il en fait des tonnes Rostand… » Langue de bobos comme dirait Mélenchon ! Pour un héros, c’est un héros ! Un vrai, de ceux qu’on ne rencontre plus guère, aujourd’hui où tout passe par l’image. Tu le vois chez Ruquier, Cyrano, ou chez Fogiel ? Déjà on lui demanderait de se faire raccourcir le pif, afin d’être dans la norme ! Et qui entendrait encore cette magnifique histoire d’amour, et de chagrin, et d’honneur, et de mort aussi ? Pas vendeur, cet homme qui croit que la vie vaut mieux qu’une réussite sociale. Il aime à en mourir une femme qu’il croit futile. Il donne le plus beau de son âme à un autre. Il aime par procuration, Cyrano. On voudrait le consoler de tout ce désespoir enfoui trop profond, on voudrait le sauver, on voudrait crier à Roxane : « Mais regarde-le, c’est lui le héros, c’est lui qu’il faut aimer! Christian est un bellâtre, jette-moi ça très vite, il ne te mérite pas ! », on voudrait reprendre l’affaire à son début, et que le bel amant tombe du balcon et … Mais on n’en fera rien, parce que les histoires d’amour, c’est mieux quand c’est triste, il paraît ! En attendant, Cyrano va mourir. Il va mourir en ayant tu son amour éperdu toute une vie. Il finira par les dire ces mots de douceur et de passion, que M. Bello disait lui aussi avec tant de passion:
"Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas!"
Et si vous résistez à ce dernier acte, dans la pénombre, sous un arbre, cet amour enfin révélé, ces aveux enfin dévoilés, ces noces blanches en pointillé, si vous résistez à ça, c’est à désespérer. Cyrano va mourir, sa belle auprès de lui, mais encore une fois, c’est un autre combat qui le transporte :
«Que dîtes-vous ? … C’est inutile ? … Je le sais !
Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès !
Non ! non ! c’est bien plus beau lorsque c’est inutile !
Qu’est-ce que c’est que tous ceux-là ? Vous êtes mille ?
Ah ! Je vous reconnais tous mes vieux ennemis !
Le Mensonge !
Tiens, tiens! Ha ! ah ! les Compromis,
Les Préjugés, les Lâchetés !...
Que je pactise ?
Jamais, jamais ! Ah ! te voilà toi la Sottise !
Je sais bien qu’à la fin vous me mettrez à bas ;
N’importe : je me bats ! je me bats ! je me bats !
Oui, vous m’arrachez tout, le laurier et la rose !
Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose
Que j’emporte, …
Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
J’emporte malgré vous, et c’est… Mon panache. »
Dépassé, Cyrano ? Vous voulez rire ! Ces mots-là, on pourrait avec bonheur les mettre dans des discours d’aujourd’hui, ils ne seraient pas démodés. Mais peut-être qu’ils feraient sourire, en effet. Des hommes capables de mourir en combattant le mensonge, les compromis et la sottise, en reste-t-il ? On veut le croire, par les temps qui courent, ça nous rafraîchirait un peu, non ? En attendant, ce Cyrano-là, il était bien beau, c’était Michel Wuillermoz, dans des décors époustouflants, des trouvailles de mise en scène (Arras transposé en pleine guerre des tranchées, car après tout, la guerre, comme l’amour, c’est intemporel, non ?), une Roxane anthologique également, Françoise Gillard, à ne pas oublier, des chœurs gascons, émouvants comme des chœurs basques, voilà, j’ai passé une soirée magnifique devant ma télé. Il y a des soirs, comme ça, on est content d’avoir été réveillé par le téléphone, pour ne pas rater Cyrano !
brigitte blang prs 57