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le blog de brigitte blang

l'actualité politique vue par une militante de gauche.


renucci dans l'huma

Publié par prs 57 sur 14 Juin 2007, 11:34am

Catégories : #un peu de ciné - de lecture - de culture

Robin Renucci est connu comme comédien, homme de théâtre fondateur de l’Association des rencontres internationales artistiques (ARIA) en Île-de-France et en Corse, organisateur des Rencontres de théâtre en Corse qui tiendront cette année leur dixième édition. Il vient de réaliser pour le cinéma un premier long métrage : Sempre vivu. Rendez-vous près des Batignolles avec un « passeur » qui rallie ce quartier parisien à la Balagne et, de là, ouvre le monde.

Qu’est-ce qui vous a conduit à ce film ?

Robin Renucci. Je suis parti d’un atelier d’écriture en Corse. De cet atelier est née une matrice à partir de laquelle j’ai écrit un scénario. Je me situe dans une démarche d’éducation populaire qu’il ne suffit pas d’énoncer. En utilisant cet outil populaire qu’est le cinéma, j’ai souhaité montrer que pouvait exister une aventure créative. J’ai voulu faire un film pour que l’on puisse se retrouver, partager de la joie et ainsi se réconcilier. Se retrouver aussi par l’étrangeté, ce qui est autre que soi et permet de se définir. Je m’adresse à un public qui vient voir quelque chose de différent d’un certain formatage en cours. Je voulais tendre la main au spectateur, qui n’est pas un client. Réaliser ce film, c’est accomplir un geste qui affirme ce que je dis depuis toujours quant à notre capacité à être ensemble.

L’éducation populaire était au coeur d’un entretien entre vous et Marie-George Buffet publié dans nos colonnes le 20 mars dernier. Vous accolez volontiers à ce terme celui de « démarche ». En quoi cela vaut-il pour votre film ?

Robin Renucci. Cela vaut au sens où le cheminement mène à l’oeuvre, et pour citer René Char : « Méfie-toi de l’ornière du résultat. » Il me semble que ce cheminement contrevient aux courants dominants. Nous avons pu, en réalisant le film, penser plus et partager plus plutôt que penser moins pour dépenser plus. Le cinéma est pour ce faire un outil formidable à condition de ne pas confondre oeuvre et produit. C’est pourquoi l’imaginaire, sa reconquête sont au coeur du film. Ce qui peut résister aux courants dominants est de l’ordre de la singularité. Je crois qu’existe toujours une capacité humaine à aller vers l’inconnu, vers l’autre et vers l’autre en soi. On ne doit pas placer le commerce au centre de ce qui nous réunit. C’est aussi pour moi affaire de fidélité. À des territoires que j’affectionne. À des hommes et des femmes, à des pensées, à une idée humaniste. Avec ou sans jeu de mots, l’ARIA a des ailes. L’association permet de créer avec des villageois, des enseignants, des gens du monde entier qui n’avaient pas vocation à se rencontrer dans une aventure théâtrale. Nous avons de surcroît avec la Corse un pays ancré dans cette singularité que j’évoquais, une mosaïque, une coloration qui donnent la possibilité de provoquer un partage d’émotions.

 À quoi le titre Sempre vivu (Toujours vivant) se rapporte-t-il ?

Robin Renucci. Précisons que je ne suis ni régionaliste ni adepte d’aucun nationalisme. Je souhaite que l’on reconnaisse ce qui existe, notamment cette langue corse qui, tout comme le français, vient du latin ancien. Il me paraissait intéressant de l’entendre, dès le titre et au-delà, de saisir sa capacité à véhiculer du sens. La Corse souffre d’une absence de représentation et des images sinistres qui lui furent appliquées par Maupassant ou Mérimée. J’ai voulu rapporter ces clichés et les brosser d’un grand coup de couleur. J’ai commencé à proposer, il y a dix ans, que la Corse se représente au théâtre alors qu’elle le fait peu, malgré les traditions du conte, de la veillée, de toutes sortes de constructions symboliques. Pour autant, je n’ai pas souhaité que le film fasse l’apologie de cette aventure théâtrale. Je voulais que le cinéma la pollinise et c’est pourquoi j’ai choisi l’autodérision, avec quelque chose de très italien qui, en Corse, colore notre identité commune. Sempre vivu évoque aussi l’immortelle, cette fleur qu’enfants nous cueillions sur l’île. Elle servait entre autres à fixer les parfums des fabriques de Grasse. Cette singularité signifie universalité. J’éprouve beaucoup de plaisir à rencontrer les publics de Lille ou de l’Est lors des avant-premières. Je déteste l’idée de l’entre-soi. La Corse, lieu clanique, est un lieu de l’entre-soi. Il faut aller vers l’autre en disant « je vous montre mon album ». On entend dans le film chanter des confréries religieuses et des groupes de rock. Pas de querelles entre les Anciens et les Modernes mais des jeunes, des vieux, le continental et le local. Dans la réalité de ces villages corses très autarciques existent des gens, leurs voix, leurs pensées, leurs cheminements. Plus on est proche d’une réalité humaine, plus on est dans l’universel. Plus l’individu est édulcoré, plus on est dans la soupe du lieu commun.

  L’autodérision, dans le film, se mêle de tragédie...

 Robin Renucci. Bien sûr en Corse la langue est minorée et la situation géographique ajoute à l’isolement, mais le film est aussi un peu un cri, un appel à une réflexion qui vaut tout autant pour la Creuse. Quand on voit partout en France les mêmes ronds-points avec leur Machin-grill et leur Halle à trucs, on a le sentiment qu’existe une restauration patrimoniale mais pas humaine. Je plaide pour l’exception culturelle française. Cela dit, comme j’ai choisi de parler d’une région particulièrement stigmatisée, j’ai voulu écrire le scénario avec Jean-Bernard Pouy. Outre son talent, c’était comme une garantie que ma pensée ne serait pas philosophiquement détournée. Il pouvait s’assurer que ma ligne de pensée ne serait pas faussée à mon insu lorsqu’on aborde des thèmes comme le racisme, le colonialisme... Je ne voulais pas de naturalisme mais un prétexte à rêver. On trouve dans le film tout un bestiaire, le bouc de la tragédie, le Minotaure, des moutons et quelque chose d’Affreux, sales et méchants. Au total, un joyeux bordel.

Le film a-t-il été difficile à produire ?

Robin Renucci. J’ai fait ce film avec peu d’argent. C’est un acte posé sans arrogance et je pense avoir fait un film populaire. Ce n’est pas une leçon pédagogique. Il ne vise à aucune utilité, aucune rentabilité. C’était donc au départ impossible à produire, réaliser, diffuser. Je tiens donc vraiment à rendre hommage aux partenaires que sont les collectivités territoriales, la Ligue de l’enseignement, la Fédération des collectivités pour la culture, FR3 Cinéma, la CCAS... Je crie peut-être dans le désert mais je cherche à rallier pour résister à l’absence de désir, à l’infantilisation de la pensée. La vraie victoire, ce sera le public.

 

 Entretien réalisé par Dominique Widemann

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