Laurent Fignon à livre ouvert
Confession. Avant d’être rattrapé par le cancer, le double vainqueur du Tour de France s’est livré à l’exercice de l’autobiographie. L’ouvrage sort demain et n’a rien d’un testament.
À quarante-huit ans, Laurent Fignon, le coureur cycliste au panache blond, a désormais le crâne chauve ou presque. Il n’est plus cheveux au vent. Le peloton ne peut plus lui susurrer qu’il est une « gonzesse » en moquant son catogan. Mais arrêtons de couper les cheveux en quatre, tout le monde sait désormais que la médecine a détecté
un « cancer avancé des voies digestives » à l’ancien double vainqueur du Tour de France (1983-1984).
« le livre était déjà bouclé »
Il l’a lui-même expliqué, publiquement, plusieurs fois, depuis jeudi dernier. Initialement, il ne devait pas être là pour ça. Les questions l’attendaient seulement pour évoquer les jours heureux et parfois plus sombres de sa vie de sportif et d’ex-champion en mal de reconversion. Il devait ouvrir les bras, tendre les paumes aux lecteurs, aux téléspectateurs pour se raconter. Un peu comme sur la couverture de son autobiographie, à paraître chez Grasset, « Nous étions jeunes et insouciants » (1), où on le voit célébrant, maillot jaune bien tendu, langue pincée entre les dents, une de ses arrivées victorieuses dans le Tour de France. Un ouvrage salutairement éloigné du ronron des biographies hagiographies de sportifs qui s’empilent chez les soldeurs.
Et puis, est arrivée la mauvaise nouvelle, qui pourrait faire de ce livre le testament de Laurent Patrick Fignon, né au cours de l’été 1960, au pied de la butte Montmartre. Un livre où, dans les dernières lignes, il dit qu’il a voulu rester « juste un homme qui fit tout ce qu’il put pour se frayer un chemin vers la dignité et l’émancipation. Être un homme ».
Certains penseront peut-être que c’est une phrase qui sonne comme une épitaphe. Mais lorsqu’il la couche sur le papier, Fignon ne sait rien du cancer qui s’est instillé dans son corps. « Nous avons appris la confirmation de sa maladie alors que le livre était déjà bouclé », raconte Jean-Emmanuel Ducoin, le journaliste de l’Humanité qui a pris la roue du champion pour le raconter.
« l’intellectuel » du cyclisme
Et même s’il avait su… Pour ceux qui le connaissent, l’homme aux quatre-vingt-une victoires qui commence son livre par : « Nous n’avions peur de rien » va sûrement continuer, dans les prochaines semaines, de faire comme s’il n’avait pas peur, comme s’il ne souffrait pas. « J’ai commencé la chimiothérapie, il y a quinze jours. Ça se passe bien. Je referai une analyse après le Tour de France », a-t-il déjà sobrement commenté. Pourtant, il a sûrement envie de ne pas souffrir tout seul, lui « l’intellectuel » du cyclisme avec son bac D, catalogué arrogant, qui interroge aujourd’hui : « Le vélo a-t-il tout dit sur moi ? »
Beaucoup de choses, mais peut-être pas l’essentiel. Tout cela nous ramène vingt ans en arrière, lorsque Laurent Fignon perd le Tour de France pour 8 secondes sur les Champs-Élysées, face à l’Américain Greg Lemond. Un supplice qui ne va pas s’arrêter là. Dans les mois qui suivent, le champion défait prend l’habitude des « regards à la morbidité évidente », des sonores « le voilà », « c’est lui », qui percent dans son dos.
le « court intermède hippie du vélo »
Vingt ans plus tard, le même manège pourrait recommencer. L’opinion, attisée par une presse qui n’aime que l’odeur du sang, va peut-être le pointer du doigt de nouveau en faisant l’addition simpliste : « Fignon + cyclisme + cancer = dopage ». Oui, le dopage, Fignon y a touché, mais ça ne le prédestinait pas à finir cancéreux. La patrouille l’a d’ailleurs coincé deux fois au cours de sa carrière pour usage d’amphétamines. Tout cela, il le raconte sans détours, cite les produits (cortisone, amphétamines, cocaïne), euphémise parfois aussi en parlant « d’embardées festives » ou évoquant « des habitudes qui peuvent dégénérer ». Mais ce n’est absolument pas l’énumération d’un ex-junkie, juste de folles années avant la charge lourde de l’EPO qu’il refusera. Au contraire, les années 1980 sont pour lui le « court intermède hippie du vélo ». Aussi, lorsque Fignon court dans la Colombie de Luis Herrera, grimpeur maigrichon mais coriace, il essaie la coke qui déborde des coffres des voitures suiveuses. Après tout, c’est une spécialité locale comme le whisky en Irlande. Alors pourquoi ne pas goûter cette poudre blanche, juste pour ne pas mourir idiot.
« Nous étions des vivants. Parfois des moribonds, jamais des robots », clame encore Fignon dans son livre, où il semble toujours à l’attaque comme lorsqu’il était en selle. Certains en sont toutefois tombés. Son pote et coéquipier, Pascal Jules, « Julot », a perdu la vie en 1987. Une « bringue » de plus qui s’est mal terminée sur le bord d’une nationale. « Mourir à vingt-six ans. L’idée m’insupporte », écrit son meilleur compagnon de route. Laurent Fignon aura quarante-neuf ans le 12 août 2009.
(1) Nous étions jeunes et insouciants, de Laurent Fignon, avec la collaboration de Jean-Emmanuel Ducoin. éditions Grasset, 19 euros, 398 pages.
Frédéric Sugnot