J’aurais une tour
Afin d’emprisonner dans ma poche la foudre
Et d’éteindre les nuées.
J’aurais sur la mer deux voiles
Afin de saisir en ma paume la vague et la tornade
Et d’endormir les flots goulus.
J’aurais une échelle avec moi
Pour planter par-dessus le soleil ma bannière
Qui jadis sur la terre mit en pièces des ruines.
J’aurais une jument, je lui lâcherais les rênes
Et je briderais le Cocher des vents sur la colline.
J’aurais un carré de terre ainsi qu’une charrue
Afin de semer dans le ventre de la terre meuble
Un cœur et des poèmes…
J’aurais un luth, alors
J’emplirais le silence par la mélodie de mes interrogations
Pour distraire mes compères.
J’aurais des pieds afin de marcher marcher à en mourir
De forêt en forêt…
J’aurais aussi –
Mais ma croix même n’est point mienne,
Ma torture elle-même… - C’est moi qui suis à elle,
« Oh ! là condamné, que nous serines-tu de reste ?
La nuit s’est installée une fois encore
Et tu clames : Je ne crains rien ! »
- Mesdames Messieurs, vous qui de haut vous penchez sur les glaives
On peut couper la jambe ainsi que les cous
Éteindre les cœurs et si vous le voulez
Sur vos pas marcheront les nuages…
On peut crever l’œil et la colline s’écroulera certes
Si vous le lui criez
Et mon sang terreux et tant savoureux
Si vos vignes sèchent, qu’il serve de boisson !
Le Nil, si vous le désirez, se jettera dans l’Euphrate
Et la corneille en une nuit
Si vous le vouliez se retrouverait toute blanche !
Mais ma voix, elle, a crié un jour : Je ne crains rien
Fouettez-la donc si vous pouvez
Et courez derrière l’écho
Car il s’écrie sans cesse : Crains rien…
Mahmud DARWISH (Poèmes palestiniens)