Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

le blog de brigitte blang

l'actualité politique vue par une militante de gauche.


N'effaçons pas les traces...

Publié le 24 Mai 2008, 23:12pm

Catégories : #histoires et histoire

Depuis un petit mois, nous publions ici des textes issus d’un magnifique album, « N’effacez pas nos traces ! 1968-2008… ». Il regroupe des chansons de Dominique Grange, des chansons de 68, mais aussi de maintenant, pour ne pas oublier ce que fut ce printemps de tous les espoirs. Pour compléter, voici un texte de la chanteuse de cette année-là, une blonde aux longs cheveux, qu’on retrouve, en la cherchant bien, dans les albums de Tardi.  Dominique Grange nous parle de son Mai-68 :

 

Nous sommes encore nombreux à nous rappeler que ces quelques semaines de mai-juin 68 ont changé le sens de nos existences et qu’à partir de là, rien n’a plus jamais été comme avant. Aussi, gardons-nous bien de culpabiliser. Et encore moins de laisser des imposteurs nous traîner dans la boue et faire comme si ce raz-de-marée social sans précédent n’avait pas représenté pour les travailleurs en lutte un véritable espoir de changer cette société.

L’héritage de Mai 68 nous appartient en propre et nul ne peut s’arroger le droit de nous empêcher de le transmettre tel qu’il est resté gravé dans nos mémoires −beau, généreux et joyeux− à ceux qui souffleront sur ses braises lorsque nous aurons disparu.

Soixante-huitards nous avons été et c’est notre fierté de le revendiquer encore et toujours, bien haut et bien fort, même si ça ne plaît pas à tout le monde... Tout comme les révolutionnaires de 1848 revendiquaient d’avoir été des Quarante-huitards, puis ceux de la Commune, des Communards ! C’est notre fierté, en effet, de nous être révoltés contre les profits capitalistes, contre la misère et l’exploitation des prolétaires, contre le racisme et les conditions de vie indignes faites aux immigrés, contre le sexisme sous toutes ses formes, contre toutes les discriminations et les atteintes aux libertés individuelles, contre la répression et les exactions policières, contre l’impérialisme, enfin, encore et toujours. C’est notre fierté d’avoir cherché à libérer, jamais à enchaîner. D’avoir toujours voulu donner la parole, jamais la bâillonner. D’avoir inlassablement dénoncé, jamais occulté. D’avoir espéré rassembler, jamais diviser. Alors, surtout, ne rougissons pas de nous être appelés fraternellement « camarade » ! D’avoir été de toutes les luttes, de toutes les batailles, même de celles qui étaient perdues d’avance, puisqu’il faut bien reconnaître que le rapport de forces nous fut rarement favorable.

Ne nous excusons pas d’avoir été des combattants sincères, d’avoir conservé intactes, jusqu’à aujourd’hui, nos capacités de révolte et d’indignation, tandis que certains reniaient leurs engagements passés, ridiculisant l’élan révolutionnaire de toute une génération, dans l’espoir de l’enterrer une bonne fois pour toutes. En Mai 68, nous sommes devenus des rebelles et pour beaucoup, nos vies ont basculé à jamais. Nous n’avons pas connu la terreur des dictatures fascistes mais nous avons connu la répression musclée des années Pompidou-Marcellin (le ministre de l’Intérieur de l’époque...), avec, pour un certain nombre d’entre nous, la clandestinité, la prison et les quartiers d’isolement.

Nous avons laissé derrière nous des camarades que nous aimions, de cette fraternité particulière tissée au cours des veilles de nos « actions de partisans », ou dans nos courses éperdues à travers Paris, lors des charges brutales des hordes policières. Nous avons laissé derrière nous de jeunes garçons aux cheveux longs qui se disaient prêts à donner leur vie pour la cause du peuple et l’ont donnée, un peu plus tôt, un peu plus tard, en 68 ou après, au cours de cette décennie des années 70 qui vit la fin de quarante ans de franquisme en Espagne, tandis qu’au Chili, en Uruguay, au Brésil, en Argentine, d’autres dictateurs entamaient leur abominable œuvre de mort. Nous avons aussi laissé derrière nous des camarades moins jeunes, des vieux syndicalistes qui nous ont appris beaucoup sur le mouvement ouvrier et sur la Résistance, et nous ont accordé leur amitié et leur confiance. Comment ne pas penser avec affection et respect à tous ces camarades trop tôt disparus, en évoquant ces années d’engagement irréductible ?

Pour toutes ces raisons et malgré mon peu d’appétit pour les commémorations, j’ai décidé d’enregistrer ces quelques chansons qui, de l’insurrection de la Commune de Paris, en 1870, au mouvement social sans précédent de Mai 1968, des « années de poudre » chez nous aux « années de plomb » en Italie, des prisons françaises aux geôles berlusconiennes, de la résistance des « piqueteros » argentins à celle du peuple Mapuche, au Chili, balaient plus d’un siècle de luttes et d’insurrections, et invitent à feuilleter, page après page, l’album de notre mémoire collective.

Tardi est entré dans ce projet tout naturellement, au fur et à mesure de l’écriture de mes chansons. Nos trente ans de vie ensemble et nos révoltes partagées contre les inégalités, l’injustice, les discriminations, les atteintes quotidiennes aux droits des plus faibles, nos prises de position communes et nos engagements dans des mobilisations, ont fait qu’il est devenu évident que cet album ne pouvait exister sans images. Sans ses images à lui ! Nous nous sommes enthousiasmés à l’idée de réaliser ensemble, dans une complémentarité fébrile, ce travail particulier, qui n’est ni une bande dessinée sur des textes de chansons, ni pour autant de l’illustration, chacun gardant son univers, son recul, son humeur, son interprétation parfois symbolique, de situations ou d’événements historiques évoqués par les thèmes de chacune de ces chansons.    

La mémoire collective des luttes et des espérances sociales, de nos défaites et de nos victoires, constitue un héritage bien vivant pour quiconque ne s’est pas repenti d’avoir voulu changer le monde et continue de le vouloir, puisque tant de choses restent encore à faire. Tardi et moi avons tenté d’enrichir ce patrimoine avec les armes qui sont les nôtres : le dessin et la chanson ! Parce que cet héritage, fait partie de nous, de ce que nous laisserons sans doute de meilleur à nos enfants, et parce qu’il représente l’espoir d’un autre futur, ne permettons à personne de les en déposséder.

Dominique Grange

( Ces lignes sont écrites en ouverture de l’album cité plus haut)


 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents