
Quand Robespierre condamnait les spéculateurs du grain
À l’heure où l’on promet à 100 millions d’êtres humains un « tsunami alimentaire », autrement dit la mort par la disette alimentaire, voici le texte d’un discours prononcé par Robespierre devant les députés de la Convention.
Le dirigeant révolutionnaire y dénonce en particulier la spéculation sur les grains qui à l’époque entraîna une hausse inconsidérée du pain et organisa la pénurie des farines. Robespierre écrit :
« La première loi sociale est celle qui garantit à tous les membres de la société les moyens d’exister. Parler aux représentants du Peuple des moyens de pourvoir à la subsistance du Peuple, ce n’est pas seulement leur parler de leur devoir, mais du plus précieux de leurs intérêts.
Ce n’est la cause seule des citoyens indigents que je veux plaider, mais celle des propriétaires et des commerçants eux-mêmes. Dans tout pays, où la nature fournit avec prodigalité aux besoins des hommes, la disette ne peut être imputée qu’aux vices de l’administration ou des lois elles-mêmes : les mauvaises lois et la mauvaise administration ont leurs sources dans les faux principes et dans les mauvaises mœurs.
C’est un fait généralement reconnu que le sol de France produit beaucoup au-delà de ce qui est nécessaire pour nourrir ses habitants et que la disette actuelle est une disette factice. La liberté du commerce est nécessaire jusqu’au point où la cupidité homicide commence à en abuser.
Les erreurs où on est tombé à cet égard me paraissent venir de deux causes principales.
1. Les auteurs de la théorie de la liberté du commerce des grains n’ont considéré les denrées les plus nécessaires à la vie que comme une marchandise ordinaire. Ils ont plus disserté sur la liberté du commerce des grains que sur la subsistance du Peuple.
2. Ils l’ont bien moins adaptée aux circonstances orageuses que les révolutions amènent, et leur théorie, fût-elle bonne dans les temps ordinaires, ne trouve aucune application aux mesures instantanées que les moments de crise peuvent exiger de nous.
La première loi sociale est donc celle qui garantit à tous les membres de la société les moyens d’exister. C’est pour vivre d’abord que l’on a des propriétés. Il n’est pas vrai que la propriété puisse jamais être en opposition avec la subsistance des hommes. Les aliments nécessaires à l’homme sont aussi sacrés que la vie elle-même. Tout ce qui est indispensable pour la conserver est une propriété commune à la société entière.
Il n’y a que l’excédent qui soit une propriété individuelle et qui soit livré à l’industrie des commerçants.
D’après ce principe, quel est le problème à résoudre ? Le voici : assurer à tous les membres de la société, la jouissance de la portion des fruits de la terre nécessaire à leur existence, aux cultivateurs et aux propriétaires le fruit de leur industrie, et livrer le superflu à la liberté du commerce.
Que la circulation des grains soit protégée dans toute l’étendue de la République ! C’est précisément du défaut de circulation dont je me plains, car le fléau du Peuple, la source de la disette, ce sont les obstacles mis à la circulation sous prétexte de la rendre illimitée. La subsistance circule-t-elle lorsque des spéculateurs avides la retiennent entassée dans leurs greniers ? Favorisez donc la libre circulation des grains en empêchant tous les engorgements funestes. Quel est le moyen de remplir cet objet ? Ôter la cupidité, l’intérêt et la facilité de les opérer. Or, trois causes les favorisent : le secret, la liberté sans frein et l’impunité. Le secret lorsque chacun peut cacher la quantité de subsistance publique dont il prive la société entière, la liberté indéfinie et l’impunité. Quel moyen plus sûr d’encourager la cupidité et de la dégager de toute espèce de frein que de poser en principe que la loi n’a même pas le droit de surveiller ?
J’ai déjà prouvé que ces mesures étaient nécessaires au Peuple, je vais prouver qu’elles sont utiles à tous les propriétaires. Je ne leur ôte aucun profit honnête. Le plus grand service que le législateur puisse rendre aux hommes, c’est de les forcer à être honnêtes gens. À quoi peut servir aux spéculateurs les plus avides la liberté indéfinie de leur odieux trafic ? À être opprimés ou oppresseurs. Cette dernière destinée surtout est affreuse.
Riches égoïstes, sachez prévoir et prévenir les résultats terribles de la lutte de l’orgueil et des passions lâches contre la justice et contre l’humanité ».