
Monsieur le président, vous avez vu la télé ce soir ? Vous avez vu tous ces défilés colorés et coléreux ? Coléreux, oui. Car même si dans le poste, on vous a expliqué que c’était plutôt des manifs « bon enfant », c’était néanmoins des manifs et des manifs contre vous et votre politique de serrage d’effectifs. Ça aussi ça me tape sur les nerfs, ces histoires de manifs « bon enfant »… Si tu t’agaces et que tu le cries, on te traite d’excité, de sauvageon, voire de sauvageon excité, si tu chantes en défilant, on ne te prend pas au sérieux. Tu parles d’un choix ! Bref, une grève, une ! Bien suivie, bien remuante, bien comme on peut l’imaginer en ce printemps tout doux. Une grève des profs, pour dire non à ceux qui s’évertuent à savonner la planche, de sorte que bientôt, on reviendra au joli temps des classes à cinquante, tous en rangs, j’veux voir qu’une tête, bras croisés, et pas de prise de parole si on ne t’y a pas invité, vu ? Ma pancarte, aujourd’hui, elle disait : Non à la suppression de MON poste ! Ben oui… Alors ce soir, je reprends la plume pour vous dire que je ne suis pas bien contente, pas bien optimiste non plus pour ce qui se trame et qu’on voyait déjà se profiler l’an passé… Déjà, on était dans les rues, tous ensemble, tous ensemble, comme toujours, on était nombreux, même si vous faîtes semblant de ne pas l’avoir vu, on était fâchés, même si etc. etc. mais d’entendre ce que vous et vos copains avez trouvé à nous répondre, alors ça, c’est le pompon. Un coup à te gâcher ta belle journée d’action bien réussie. Zut ! D’abord, le service minimum. On l’a rebaptisé, parole, c’est tout chaud : « droit à l’accueil », qu’ils appellent ça à présent ! Ça vous a un petit parfum démago, ce machin ! Et le droit à bosser dans de bonnes conditions, ça vous dit quelque chose ? Cette espèce de truc inventé pour caresser les parents dans le sens du poil. On fait faire le boulot par des petits gars qui n’en demandaient pas autant. (Et au passage, on les paie avec ce que les grévistes ont versé dans le nourin ! Futés, on vous dit !) Quel boulot, au fait ? Écrire, compter, lire ? Peut-être… Va savoir, avec vous tout est possible. Et même si on se tait sur le délicat problème des briseurs de grève, si on fait semblant de comprendre les parents qui sont bien embêtés avec leurs petits ce jour-là, surtout ceux qui n’ont pas de petit personnel à la maison pour s’en occuper, si on peut compatir à leur bizarre dilemme, même dans tous ces cas-là, on ne peut que trouver un drôle de goût à votre nouveauté. Après tout, vous avez prouvé (???) aujourd’hui que l’école marche bien aussi sans les enseignants… Alors, pendant qu’on, y est on va encore en éliminer quelques-uns… Eh ! Pourquoi on se gênerait ? D'autant qu'aux petites aurores, le Jean-Marc Sylvestre de service nous a distillé, en douce, dans les trompes une info à se gondoler, si elle n'avait pas été entendue par toute la France (et donc peut-être que certains y croient...) que un prof sur quatre est -je le cite- sans élèves ou occupé à autre chose ! On croit rêver, et puis non, c'est bien ce qu'il a osé dire! Quoi d’autre ? Trois fois rien. Le ministre des écoles, vous croyez que ça l’a troublé nos défilés ? Pas le moins du monde. Fier comme un pou sur la tête d’un chauve, il n’en démord pas : suppressions on a promis, suppression il y aura ! Qu’on se le dise ! Vous en voulez encore des raisons d’y retourner jeudi prochain ? Avant l’été (c’est tout bientôt ça, ou je me trompe ?) on va voter vite fait une loi nous obligeant à nous déclarer grévistes 48 heures avant la date prévue. Alors ça, c’est malin, on est en plein dans nos boulots de fin de trimestre : dossiers, notes et le tintouin. Vous pensez qu’on va avoir le loisir de s’inquiéter de ce qui nous attend ? Et ce texte-là, ça ne va pas servir des fois à arranger les non-grévistes, leur comprimer un peu leur journée ? Là, je fais encore du mauvais esprit, sûrement.
Et puisqu’on parle d’école, M. le président, je m’en vais vous raconter ma semaine d’avant. Je m’en suis allée avec mes 27 troisièmes à la capitale. On s’est fait une tournée des grands ducs pendant quelques jours. Grands moments et petits fous rires, ça rafraîchit, dans le marigot, je vous prie de le croire. Ces petits-là, ils ont ouvert grands leurs yeux et leurs oreilles pour voir plein de merveilles, et la Joconde, et le tombeau de Victor Hugo, et celui de Jean Jaurès, on est montés à Montmartre, on en a profité pour resituer le Sacré-Cœur et son sinistre destin, pour parler de la Commune, on a commenté la Liberté guidant le peuple, on a salué le monument préféré de leur prof, la Colonne de Juillet, et la statue de Beaumarchais cet insolent de génie, on a arpenté les allées du Jardin des Plantes et du Luxembourg et du Père Lachaise, pendant qu’on y était. L’occasion de leur montrer le Mur des Fédérés, sans cérémonie, c’est dommage, mais ça ne tombait pas sur un jour avec, tant pis, retour à la case « Commune », détour par la tombe de Pottier et celle d’Éluard, et toutes les autres. Orientée, ma visite guidée ? Peut-être. Sûrement. Mais ne craignez rien, il se trouvera toujours bien assez de petits écrans pour remettre tout ça en ordre ! Alors tout ça pour vous dire qu’au milieu de cette jolie balade, il s’en quand même trouvé quelques-uns pour s’étonner : des flics et des soldats dans des rues qui ne leur semblaient tout compte fait pas si dangereuses que ça… Voilà, M. le président comment je fais la classe à mes petits (oui, bon, 15 ans, mais petits quand même !). En les emmenant « sur le tas », on apprend mieux Darwin à la Grande Galerie qu’avec un DVD, et l’Affiche Rouge, ils ne l’oublieront pas puisqu’ils ont vu le poème gravé sur le monument. C’est drôle, aucun d’eux ne m’a demandé de passer devant votre bureau, votre appartement de fonction. Vous croyez qu’ils ont déjà compris, eux ? Parce que du coup, eux ils voteront la prochaine fois !
Encore un mot, en vitesse : dans la série des promos, des breloques, une nouvelle qui m’a bien fait rigoler hier, la Légion d’Honneur que vous allez remettre à une artiste de grande envergure, en tout cas pour les décibels à vriller les tympans qu’elle envoie tous azimuts. Quelqu’un de sacrément charismatique et distinguée avec ça… Céline Dion ! Vous me direz, ça mange pas de pain, et ça va sûrement lui faire plaisir. Ouais ! Va pour la breloque ! Mais nous, ce qui nous ferait plaisir, c’est que vous évitiez de la lui suspendre en notre nom. Ça la fout mal, au pays de Léo, de médailler des hurleuses. La prochaine fois, trouvez donc vos promues dans les hôpitaux, les cantines, les bureaux. Vous allez en voir des nanas qui ont du talent, et même le cœur qui va avec. Une toute dernière chose, M. le président, comme j’étais « ailleurs » à ce moment-là, je n’ai pas eu le temps de vous faire savoir tout le bien que j’ai pensé de votre show médiatique de l’autre soir. Là, je vais juste vous dire un mot : lorsque ma petite était petite, justement, je ne l’ai pas traînée dans les églises et les mosquées, je lui ai juste expliqué que si on fait mal quelque chose, on doit dire qu’on s’est trompé, qu’on présente des excuses, mais que le mieux encore, c’est de se débrouiller pour ne pas se planter, parce que dire « Excusez-moi, je ne le ferai plus » c’est un peu facile, non ?
brigitte blang