
La bifurcation
(…) J’utilise le mot bifurcation plutôt que celui de transition à dessein. Dans le vocabulaire courant, une transition peut être douce. Elle peut être graduelle. Rien de tel à l’horizon. Une bifurcation est un changement de trajectoire. À l’ordinaire, au volant, une bifurcation peut conduire à un point extrêmement éloigné de celui que l’on visait au départ. Dans le vocabulaire qui s’applique aux systèmes en mouvement, la bifurcation peut induire un changement complet de tous les paramètres à l’œuvre et donc du système lui-même. Je ne suis pas assez féru de sciences dites dures pour faire une description assez correcte de ce phénomène pour en tirer une analogie irréprochable. Mais le mot me paraît mieux adapté pour désigner la soudaineté et la profondeur du phénomène qui se présente. L’ordre du monde, à condition politique constante, c’est-à-dire s’il n’y a ni guerre ni catastrophe écologique majeure, conduit mécaniquement à la suprématie économique de la Chine et de l’Inde. Mais cette situation ne signifie pas seulement un changement du classement. Plus exactement, le changement de l’ordre du classement annule toute la construction de l’ordre mondial dont les États-Unis sont la clef de voûte.
Cet ordre a été maintes fois analysé. Il permet aux États-Unis d’être le consommateur final du monde en étant son emprunteur final. Certes cette vie à crédit permet à toute la machinerie économique mondiale d’avoir une locomotive. Mais elle a pour condition un approfondissement permanent du gouffre des dettes publiques et privées et la production d’une masse abyssale de capitaux fictifs. Cette pente folle est admirablement illustrée par la crise des subprimes qui est la crise des prêts faits à des gens dont on savait qu’ils ne pourraient pas rembourser et dont on comptait aussi recycler la faillite. (…) Tout le système repose sur la confiance qu’on lui fait et davantage encore sur le fait que tout le monde est impliqué. Jusque là c’est ce qui s’est passé. C’est encore ce qui se passe quand les fonds souverains viennent à la rescousse des canards boiteux de la finance des pays du centre tous liés les uns aux autres. Naturellement cette méthode a ses limites. Il faut bien que les avoirs qui se transfèrent d’un point à l’autre pour colmater les brèches ne soient pas à leur tour engloutis. De la sorte, ce système fonctionne en permanence à la limite de l’équilibre. Il est en équilibre instable. Une pichenette peut le faire totalement dévier de sa trajectoire, le faire bifurquer.
Dans la crise actuelle, la pichenette est venue de je ne sais quel acheteur qui a commencé à perdre pied dans son achat de maison à crédit. C’est le fameux effet papillon. Alors commence le processus qui confronte l’hyper puissance à la surévaluation absolue de sa position. Surtout quand à côté ont surgi des géants qui produisent l’essentiel des biens réels et qu’ils ont constitué des marchés intérieurs capables sinon de prendre le relais du moins d’amortir plus que puissamment les chocs extérieurs. Face à un ensemble humain comme la Chine dont la classe moyenne consommatrice actuelle est égale à la population totale de l’Europe et dont elle a l’équivalent de pouvoir d’achat, les anciens différentiels d’avantages qui permettaient à la voiture de tête du convoi de garder sa place ne fonctionnent plus. Pire. Dans les conditions actuelles, techniques, productives, scientifiques, comme dans le domaine crucial de l’échange monétaire par quoi tout commence et tout finit, l’avantage partout a changé de camp. Dans ces conditions le seul avantage comparatif incontesté des États-Unis est sa puissance militaire. Dès lors certains, c’est-à-dire les néoconservateurs américains, on décidé d’n user comme l’instrument en dernière instance du rapport de force.
Ce n’est certes pas la seule politique possible pour les États-Unis. Mais c’est celle qui s’applique aujourd’hui et nous implique tous. (…) Elle trouve son expression construite dans la théorie de choc des civilisations de Samuel Huntington. La solidarité de civilisation légitimerait un leadership sinon injustifié et de plus en plus visiblement contreproductif pour ceux qui s’y lient. On sait que les civilisations dans cette théorie ont pour fondement essentiel la religion. (…) Cette vision globalitaire est rabâchée sur tous les tons et à tous propos non seulement outre atlantique mais chez nous par les discours dorénavant bien connus du Président de la République française, à Latran, à Ryad et ainsi de suite.
Cette logique des violences n’est pas la seule possible. Plutôt que la préservation d’une suprématie finalement sans justification, plutôt que la compétition sans fin des moins disant sociaux et humains qui va avec, on peut imaginer sans difficulté que faire, qui soit à portée de main. Tout commence par le fait que cesse d’abord la course à l’ouverture sans fin des flux et transferts. Les ensembles économiques intégrés du monde ont intérêt à la clôture pour se constituer en marché intérieur maîtrisé. (…) Ce modèle géopolitique alternatif tourne le dos à la logique du fractionnement sans fin des empires et des nations à laquelle la politique de puissance des États-Unis conduit aujourd’hui. Le séparatisme, la maladie de l’ethnicisation des États et de l’augmentation encouragée de leur nombre y prennent fin. C’est le contraire de ce qui est voulu au Tibet, aux marches de la Russie et ainsi de suite. Pour ne rien dire de ce qui est provoqué actuellement en Bolivie et comploté au Venezuela où des mouvements indépendantistes bidons sont chargés d’abattre ceux qui s’opposent à l’Empire.
Jean-Luc Mélenchon
