Le bon sens sera défiscalisé
La pensée unique est une chose étrange. C'est un peu comme le politiquement correct. Et d'ailleurs, celui qui dénonce l'un, généralement, dénonce l'autre. La pensée unique et le politiquement correct sont les deux idées de celui qui n’en a pas. La pensée unique, telle qu'on tentait de la définir il y a quelques années, c'était celle d'un ultralibéralisme mondial considéré comme fatal et inexorable. Aujourd'hui, dans
Sarkozy l'a donc affirmé dans son discours du Havre. Des voix s'élèvent contre les peines planchers? C'est le retour de la pensée unique. Contre le service minimum? Pensée unique. Contre le contrat de travail unique? La pensée unique, vous dis-je. Contre l'exonération des droits de succession? Pensée unique. Contre la défiscalisation du crédit immobilier et des heures supplémentaires ? Pensée unique, pensée unique, pensée unique, laquelle est à Sarkozy ce que le poumon est au médecin de Molière.
Ainsi, toute pensée anti-sarkozienne est une pensée unique. Prenez une pensée. Si elle n’est pas partagée par Sarkozy, c'est qu'elle n’est pas commune. Elle est donc unique. Contrairement à celle de Sarkozy, qui tire son originalité du fait d'être commune. C'est pour ça qu'il est très fort, Sarkozy. Toutes les autres pensées étant uniques, la sienne est la seule à ne l'être pas, ce qui la rend unique, elle aussi. Du coup, ça ne veut rien dire, mais c'est très populaire.
Mais il ne faut pas en déduire que le sarkozysme, c'est n’importe quoi. Au contraire. Lorsque les gentils gauchistes disent: « il y a un malentendu! Ce n’est pas parce que la droite gagne les élections que
La société, la civilisation tient debout grâce à un désir de redistribution, de péréquation, d'égalité des droits, d'aide aux démunis, d'aménagement de voies de recours pour les vies brisées, etc. Les idées qui président à ce mouvement général, c'est ce que Sarkozy appelle la « pensée unique ». Il n'a pu être élu, et, de surcroît, ne peut jouir d'une cote de popularité indiscutablement haute, que dans la mesure où la mentalité générale a inversé la tendance. Il a réussi à convaincre les pauvres que les plus pauvres qu'eux sont des feignasses. La devise du sarkozysme, pour paraphraser Archimède, pourrait être: tout pauvre plongé dans l'eau exerce une pression de bas en haut qui permet au plus riche de mieux respirer.
Tout le progrès social est venu d'un regard porté du bas de la société vers le haut et d'une contestation des écarts astronomiques entre le maharaja et le mendiant, écarts qui, à terme, ne servent personne. Le mendiant parce qu'il en crève, et le maharaja parce qu'il est condamné à la jouissance paranoïaque de ses biens, dans une solitude peuplée de poignards. Une très longue négociation, nourrie par ce regard de bas en haut, a permis, dans cette région du monde, de mettre dans la loi l'égalité des chances, quels que soient l'origine, la condition sociale, le sexe, la sexualité, l'âge ... Et voici que le regard s'est inversé: il circule désormais du haut vers le bas. Ce n'est plus à la puissance qu'on demande des comptes, c'est à la faiblesse. Ce n'est plus à celui qui jouit de la profusion qu'on demande justice, mais à celui qui n’a rien, ou très peu. Le coupable, celui dont le châtiment propitiatoire conjurera les malheurs de la société, ce n’est plus Thénardier, c'est Cosette.
Toute la civilisation n’est qu'une manière d'aller contre les lois que Darwin a observées dans la nature: l'élimination des faibles au profit des individus les mieux pourvus. La pire des doctrines que l'homme puisse s'approprier, c'est le darwinisme social : transposer à la société les lois de la sélection naturelle. Le darwinisme social pourrait se résumer ainsi: pour éliminer la pauvreté, il faut éliminer les pauvres. Évidemment, cela suppose une société moralement préparée. Car il est beaucoup plus facile d'aboyer sur le mendiant qui passe que de négocier avec le pouvoir. Il y a quelque chose de religieux dans l'idée que celui qui échoue est coupable. Dieu, dans son infinie sagesse, sait ce qu'il fait. Aux États-Unis, la culpabilité de celui qui est dans la merde est une idée que les sectes protestantes ont contribué à répandre avec succès. Dans ton malheur, il y a une justice, tu expies quelque chose, Dieu l'a voulu et il a ses raisons. Etre solidaire de toi, ce serait chercher à contredire Dieu. Plutôt te laisser crever, donc.
Flatter ces comportements, c'est dire: il n’y a pas de honte à ne penser qu'à sa gueule. Allez-y! Crachez votre haine, votre jalousie. Laissez-vous aller au ressentiment et à l'envie.
Ce bon sens sarkozien, brutalement anti intellectuel, c'est le plus court chemin d'un con à un autre. Reagan et Thatcher avaient compris quelque chose d’essentiel : on peut sans crainte fragiliser la situation des plus pauvres. Loin de nous en vouloir, ils se boufferont entre eux. Certes, pour arriver à ce résultat, il faut aussi que le niveau culturel rase les pâquerettes, voire les fauche. Il faut que toute une partie de la société se TFunise. De ce côté-là, très bon boulot de la trash-TV. Rien à dire.
C'est quand même un sacré tour de force d'avoir transformé les 5 à 1O millions de personnes touchées par le chômage et la précarité en « profiteurs ».
La suppression d'un poste de fonctionnaire sur deux, qui consiste aussi à supprimer un profiteur sur deux, a fait un triomphe pendant la campagne auprès des télé-décérébrés qui oublient qu'un jour ou l'autre ils feront la queue aux urgences en pissant le sang. Ils y expireront en regrettant qu'il n'y ait pas eu le double de fonctionnaires pour les soigner deux fois plus vite, ce qui les aurait sauvés. Je ne sais pas si le bon sens sarkozien incite les mous à retrousser leurs manches - car la haine des flemmards n'a jamais été l'exclusivité des bosseurs -, mais je suis sûr qu'il encourage la plus dangereuse des flemmes: celle qui fait renoncer à l'effort de transposer à soi ce qui arrive aux autres avant de penser quoi que ce soit .