
Si j’'osais me permettre…
Les Français et la santé: salauds de riches!
C’est vraiment dégueulasse!… Deux rapports viennent de tomber, qui confirment ce que l’'on savait déjà mais qu’il faut répéter. L’Institut de recherche et documentation en économie de la santé (IRDES) a sorti les premiers résultats de l’Enquête Santé Protection Sociale 2006; l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (INPES) a publié les résultats approfondis du Baromètre santé 2005. A tomber sur le cul. Ah oui, salauds de riches, il n’y en a que pour eux!…
Lisez ces deux rapports, vous serez édifiés. Sauf que je vous soupçonne de l’être depuis longtemps déjà… Que disent-ils, en substance? Le premier: « Les ménages bénéficiant des revenus les plus élevés, les cadres notamment (salauds de cadres!), se déclarent en meilleure santé et bénéficient d’un accès plus facile et relativement moins cher à la complémentaire santé, notamment par l’intermédiaire de leur entreprise »… Le second: « Les données du Baromètre santé 2005 dévoilent des inégalités importantes en termes de perceptions, d’attitudes et de comportements de santé selon le niveau d’études ou de revenus… ».
Des riches qui vivent plus vieux et en meilleure santé…
Certes, les riches meurent aussi. Il faut bien une justice. Mais ils vivent plus longtemps. Un cadre supérieur de 35 ans peut espérer vivre près de huit ans de plus qu’un ouvrier qualifié du même âge. Pire encore, ils restent plus longtemps en bonne santé: 15 % des personnes se déclarent en moyen, mauvais ou très mauvais état de santé parmi les ménages de cadres, mais 37 % parmi les ménages d’employés du commerce. En novembre 2006, à l’occasion de la Journée mondiale du diabète, l’Institut national de veille sanitaire (INVS) dénonçait l’injustice: 60 % des diabétiques de 45 à 79 ans ont un niveau d’études inférieur ou égal au BEPC. Et l’on connaît le lien avec l’obésité, dix fois moins fréquente parmi les enfants de sept à neuf ans, quand leur père est cadre ou exerce une profession libérale. En septembre 2007, la Cnamts recensait près de deux fois plus de personnes atteintes d’une affection de longue durée (ALD) parmi les titulaires de la CMU que dans la population générale. Et bien d’autres données, allant dans le même sens, qu’il serait accablant de toutes citer ici…
Des riches qui se protègent mieux contre la maladie…
C’est que ces salauds de riches ont vraiment tout pour eux: ils fument deux fois moins que les pauvres, boivent aussi deux fois moins, quand ils ont Bac+5; la pratique habituelle d’un sport est trois fois plus répandue chez les personnes dont le niveau de diplôme est supérieur au Bac, deux fois plus dans les foyers ayant un revenu égal ou supérieur à 1500 euros; ils passent deux fois moins de temps vautrés devant la télé; et puis voici le comble: selon l’INPES, les personnes ayant un diplôme supérieur au baccalauréat sont deux fois plus nombreuses que les sans-diplôme à porter un casque quand elles font du vélo! Pour les actes de prévention et de dépistage, 92 % des femmes ayant des revenus élevés ont eu recours à la mammographie, contre 70 % pour celles à revenu faible; une femme cadre sur dix déclare n’avoir jamais fait de frottis, contre plus d’une sur quatre parmi les ménages d’ouvriers non qualifiés, d’agriculteurs ou d’employés du commerce.
Des riches mieux couverts en cas de maladie…
Mais enfin, heureusement, il arrive que les riches ne soient pas épargnés. La maladie est parfois injuste, qui les atteint aussi. Et elle peut coûter cher. Sauf qu’ils ont tous ou presque une assurance complémentaire. Sept pour cent des Français en seraient dépourvus, mais ce n’est qu’une moyenne. Le taux atteint les 15 % parmi les ménages gagnant moins de 840 euros, 18 % chez les chômeurs, mais ne dépasse pas 4 % chez ceux qui disposent de plus de 4 600 euros par mois. Ouf! A 71 %, les ménages de cadres bénéficient d’un contrat collectif au sein de leur entreprise, mais seulement 49 % pour les ménages d’ouvriers non qualifiés, 45 % pour les employés du commerce. D’où un problème croissant de renoncement aux soins (soins bucco-dentaires, lunettes, spécialistes…) qui touche essentiellement les bas revenus et les personnes dépourvues d’assurance complémentaire, mais épargne largement les personnes bien couvertes.
De quoi donner aux pauvres l’envie de devenir riches…
Allez, n’en jetons plus. La conclusion s’impose: il faut éradiquer les riches. Si jamais ce n’était pas possible, on pourrait suggérer une autre solution, peut-être même meilleure: éradiquer la pauvreté. Pas pour que les pauvres deviennent riches, ce serait trop demander. Si tout le monde était riche, il n’y aurait plus de riches. Comme si tout le monde était pauvre, il n’y aurait plus de pauvres… Mais qu’au moins les plus pauvres deviennent un peu moins pauvres, quitte à ce que les plus riches deviennent un peu moins riches. Sans doute serait-ce déjà une révolution, tant c’est bien mal parti. N’est-ce pas, cher Martin Hirsch, décidément trop cher…
Claude Frémont, ancien directeur de la CPAM de Nantes.