Une page se tourne
Progressivement, une logique de situation implacable s’impose et contraint les acteurs eux-mêmes. Une évolution politique
mûrie de longue date est en train d’éclore. Dans la douleur mais inexorablement le Parti socialiste est en train de muter.
C’est un tournant mais pas complètement une surprise. Car les militants qui sont appelés à arbitrer le Congrès de Reims sont les mêmes que ceux qui ont reconduit les majorités sortantes lors des précédents Congrès et qui ont investi majoritairement Ségolène Royal au terme d’une campagne interne fondée sur l’ordre juste et revendiquant la destruction des « tabous » de la gauche.
Ils ont placé la motion Royal en tête de leurs suffrages. Ce fait politique a changé le paysage. Il a
seulement commencé à produire ses effets. Il a déjà relégitimé la candidate. Il l’a mise en situation d’incarner l’appel au rassemblement du PS. Il lui donne les moyens de continuer son combat
pour la « rénovation » du Parti socialiste, sur un modèle qui s’inspire largement du parti démocrate à l’italienne.
Face à Royal qui prend le large, Aubry veut incarner un PS ancré à gauche. Mais le sol sur lequel elle prétend poser l’ancre se dérobe. Le refus d’une
alliance avec le Modem ? Elle la pratique dans sa propre commune. L’exigence d’une hausse du SMIC ? Sa motion ne mentionne aucun objectif chiffré en la matière. La défense d’un parti de militants
? Elle propose de confier à des primaires la désignation du candidat du PS à la présidentielle. Ce sont les mots sans la chose, la référence pieuse à un parti dont on fait mine de ne pas voir
qu’il a disparu, des discours que les actes contredisent chaque jour. La SFIO en quelque sorte.
Dans ce face à face entre le Parti démocrate et la SFIO, la gauche du PS est hélas hors d’état de peser. Benoît Hamon sait parfaitement que son talent n’y
changera rien. Devant la presse, il s’offusque : « je ne suis pas le candidat de la gauche du PS ! ». Dans la profession de foi du député européen qui a voté « non » au projet de Constitution
européenne, pas un mot sur l’Europe. Benoît est devenu le candidat de la rénovation. Et même seulement l’un deux candidats de la rénovation, puisqu’il dit partager cette étiquette avec Ségolène
Royal.
Mauvaise nouvelle pour la gauche, le parti qui lui avait permis de gagner une majorité est en train de sombrer. Ceux qui ricanent ont tort car c’est un point
d’appui qui disparaît. Mais bonne nouvelle, une alternative va se construire. Elle fera son chemin. C’est désormais une certitude.
Depuis l’annonce de la création du Parti de Gauche, celui-ci a enregistré plus de 5000 soutiens. Chaque initiative, même modeste, reçoit immédiatement écho.
Les dons affluent par Internet comme par courrier. À peine édités, les premiers matériels sont commandés dans toute la France. Un chemin d’action se dessine. Une parole se lève qui appelle le
capitalisme par son nom, qui n’aligne pas les formules floues pour préserver des équilibres inertes. Bien sûr le Parti de Gauche en est à ses débuts. A cette heure, nous cherchons toujours un
local ! Du coup, il n’y a pas d’héritage à se disputer. C’est dénuement et dévouement. On pouvait s’y attendre. C’est le moment des opiniâtres. La vraie surprise est qu’ils soient si
nombreux.
" LE SOCIALISME PROCLAME QUE LA REPUBLIQUE POLITIQUE
N’est-ce pas l’ancien militant anti-autoritaire
Daniel Cohn Bendit qui déclara récemment au Monde : « Les Irlandais ont tout obtenu de l'Europe et ils n'en ont pas conscience. C'est donc qu'il y a un problème. Visiblement, nous,
Européens, n'arrivons pas à expliquer aux peuples ce que nous sommes en train de faire. » Selon Cohn Bendit, il existe donc une catégorie particulière de personnes, les Européens,
distincte des peuples d’Europe, caste aristocratique éclairée puisant sa légitimité en elle-même. La frontière entre l’Europe a-démocratique et l’Europe anti-démocratique est très ténue. Elle est
peut-être en train d’être franchie. Elle le serait si le traité de Lisbonne entrait en vigueur malgré les « non » successifs de trois peuples par référendum.
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