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dans à gauche

Samedi 22 novembre 2008 6 22 11 2008 00:00

 Une page se tourne

Progressivement, une logique de situation implacable s’impose et contraint les acteurs eux-mêmes. Une évolution politique mûrie de longue date est en train d’éclore. Dans la douleur mais inexorablement le Parti socialiste est en train de muter.

C’est un tournant mais pas complètement une surprise. Car les militants qui sont appelés à arbitrer le Congrès de Reims sont les mêmes que ceux qui ont reconduit les majorités sortantes lors des précédents Congrès et qui ont investi majoritairement Ségolène Royal au terme d’une campagne interne fondée sur l’ordre juste et revendiquant la destruction des « tabous » de la gauche.

Ils ont placé la motion Royal en tête de leurs suffrages. Ce fait politique a changé le paysage. Il a seulement commencé à produire ses effets. Il a déjà relégitimé la candidate. Il l’a mise en situation d’incarner l’appel au rassemblement du PS. Il lui donne les moyens de continuer son combat pour la « rénovation » du Parti socialiste, sur un modèle qui s’inspire largement du parti démocrate à l’italienne.
      Face à Royal qui prend le large, Aubry veut incarner un PS ancré à gauche. Mais le sol sur lequel elle prétend poser l’ancre se dérobe. Le refus d’une alliance avec le Modem ? Elle la pratique dans sa propre commune. L’exigence d’une hausse du SMIC ? Sa motion ne mentionne aucun objectif chiffré en la matière. La défense d’un parti de militants ? Elle propose de confier à des primaires la désignation du candidat du PS à la présidentielle. Ce sont les mots sans la chose, la référence pieuse à un parti dont on fait mine de ne pas voir qu’il a disparu, des discours que les actes contredisent chaque jour. La SFIO en quelque sorte.
     Dans ce face à face entre le Parti démocrate et la SFIO, la gauche du PS est hélas hors d’état de peser. Benoît Hamon sait parfaitement que son talent n’y changera rien. Devant la presse, il s’offusque : « je ne suis pas le candidat de la gauche du PS ! ». Dans la profession de foi du député européen qui a voté « non » au projet de Constitution européenne, pas un mot sur l’Europe. Benoît est devenu le candidat de la rénovation. Et même seulement l’un deux candidats de la rénovation, puisqu’il dit partager cette étiquette avec Ségolène Royal.
     Mauvaise nouvelle pour la gauche, le parti qui lui avait permis de gagner une majorité est en train de sombrer. Ceux qui ricanent ont tort car c’est un point d’appui qui disparaît. Mais bonne nouvelle, une alternative va se construire. Elle fera son chemin. C’est désormais une certitude.
     Depuis l’annonce de la création du Parti de Gauche, celui-ci a enregistré plus de 5000 soutiens. Chaque initiative, même modeste, reçoit immédiatement écho. Les dons affluent par Internet comme par courrier. À peine édités, les premiers matériels sont commandés dans toute la France. Un chemin d’action se dessine. Une parole se lève qui appelle le capitalisme par son nom, qui n’aligne pas les formules floues pour préserver des équilibres inertes. Bien sûr le Parti de Gauche en est à ses débuts. A cette heure, nous cherchons toujours un local ! Du coup, il n’y a pas d’héritage à se disputer. C’est dénuement et dévouement. On pouvait s’y attendre. C’est le moment des opiniâtres. La vraie surprise est qu’ils soient si nombreux.


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Vendredi 19 septembre 2008 5 19 09 2008 12:34

La nuée porte l’orage, par François Delapierre

 

Il y a quelques mois, les principaux oracles de la planète financière multipliaient les communiqués lénifiants sur la crise. En mai dernier, Dominique Strauss-Kahn expliquait au Parlement européen : « Il y a de bonnes raisons de penser que les institutions financières ont révélé l'essentiel [des dégâts], surtout aux Etats-Unis. [...] Les pires nouvelles sont donc derrière nous ». Aujourd’hui Alan Greenspan, ancien président de la Réserve Fédérale, la banque centrale américaine, déclare que nous sommes entrés dans « la pire crise financière qu’ait connu le capitalisme depuis un siècle ».

 

Quand les pythies se retournent, ça sent vraiment le roussi. Car si la croyance dans la valeur du système financier s’effondre, c’est le système financier lui-même qui sombrera. La preuve par les subprimes. Ces actifs pourris (un subprime est par définition un prêt grevé d’un risque élevé de défaillance de l’emprunteur) n’ont dû leur succès qu’à la croyance fabriquée et entretenue par Greenspan lui-même selon laquelle l’immobilier américain était promis à une hausse continue. La cavalerie financière a fait le reste. Chaque nouvel acheteur de titres subprimes provoquait la poursuite de la hausse et renforçait la croyance. Aujourd’hui ce mécanisme fonctionne à l’inverse : la fuite des détenteurs de subprimes accélère la dégringolade des cours. Au final ces titres ne trouvent plus preneur. Ils ne valent plus rien. Et même l’État ne peut pas compenser les pertes occasionnées.

C’est ce qui s’est passé avec la faillite de Lehman Brothers. Pendant quelques heures, le gouvernement américain a voulu faire croire qu’en laissant couler la troisième banque d’affaires américaine, il permettait au marché de sanctionner un canard boiteux. Las ! Dès le lendemain, il était contraint de voler au secours de l’assureur AIG. À quelques heures du dépôt de bilan, la Réserve fédérale américaine s'est résolue à prêter à AIG 85 milliards de dollars, alors même que les assureurs ne relèvent pas de son ressort ! Elle recevra en échange 79,9 % de son capital. En bon français cela s’appelle une nationalisation. Deux questions fondamentales se posent alors.

La première question est qui paye ces nationalisations ? La Réserve fédérale fournit des liquidités en échange d'actions. Puis le Trésor américain rachète ces actions en payant avec des emprunts d'Etat. Puisque le pays est en difficulté économique et que l’administration Bush (ni même Obama d’ailleurs) n’a l’intention d’augmenter significativement les impôts, ces dépenses vont creuser le déficit budgétaire et donc la dette américaine. Les interventions de la Fed impliquent donc que les États-Unis puissent vivre chaque jour davantage aux crochets du reste du Monde. Or nous savons désormais que ce régime est intenable. Les signes avant-coureurs d’un retournement sont déjà là. La crise des subprimes a révélé la fragilité d’une croissance américaine fondée sur l’endettement. Elle a également accéléré la réorientation des échanges mondiaux. Face à la baisse de la consommation américaine, la Chine a déjà annoncé un plan de relance fondé sur sa consommation intérieure. Si une forte dynamique de croissance interne se mettait en place dans le pays le plus peuplé du monde, ses excédents commerciaux avec les Etats-Unis diminueraient brutalement. Dès lors il faudrait dire adieu aux montagnes de dollars avec lesquelles la Chine rachète les titres de la dette américaine. Plus de dette pour moins d’acheteurs de la dette… le cocktail est explosif. La fragilité de l’économie américaine tout entière éclatera donc aussi sûrement qu’explose aujourd’hui celle de ses banques.

La seconde question concerne la « régulation » du système. C’est devenu une tarte à la crème du Congrès socialiste. Or cette nationalisation par l’Etat américain nous rappelle que le capitalisme est toujours un système hiérarchisé et dès lors régulé par les institutions financières du marché dominant. Le régulateur c’est la Réserve Fédérale et au final l’État américain lui-même. Même les libéraux admettent ce besoin de régulation ! Le problème est plutôt qui régule. Acceptons-nous que ce soient des institutions « indépendantes » au service du capital ? Acceptons-nous qu e ce pouvoir revienne aux États-Unis d’Amérique ?

Si nous refusons cette régulation là, cela implique une stratégie et des rapports de force. La gauche ne convaincra pas le système financier de se soumettre à des institutions contrôlées par la souveraineté populaire au terme d’une aimable discussion entre gens de bonne compagnie. Car un tel changement impliquerait un partage des richesses très différent de celui que produit « spontanément » la régulation actuelle. La gauche ne convaincra pas davantage les États-Unis de renoncer à leur hégémonie par la démonstration qu’elle repose sur un régime économique intenable. Les États-Unis vont se défendre. Ils le font déjà avec les armes de l’Empire. Danger ! Lorsque les rapports de force entre puissances vacillent, la paix est toujours menacée. La concurrence des impérialismes européens a débouché sur la Première Guerre Mondiale. La crise de 29 a conduit à la guerre de 39. Mieux vaudrait ne pas laisser le système se réguler lui-même. Sinon qui sait où nous mènera cette « plus grande crise que le capitalisme ait connu depuis un siècle » ?

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Mercredi 25 juin 2008 3 25 06 2008 00:12

Pendant la crise politique, la droite continue d’avancer.

Par François Delapierre



Attention l’effet d’optique peut être dangereux. Certes il ne se passe pas de semaine sans que le pouvoir en place ne donne des signes stupéfiants de fragilité politique. Les sondages, qui créent le climat politique plus qu’ils ne le mesurent, sont désastreux pour Sarkozy. Le groupe UMP du Sénat taille chaque jour en pièces le travail du groupe UMP de l’Assemblée nationale sur le projet de réforme des institutions qu’ils sont censés adopter dans les mêmes termes d’ici un mois seulement. Les relations entre le président de la République et le Premier Ministre s’installent dans une franche hostilité tandis que le bruit des couteaux que l’on aiguise emplit les couloirs de l’UMP. A l’évidence les institutions du pays ne fonctionnent pas normalement. La crise politique campe fermement au cœur du régime. Mais dans le même temps, la droite avance et marque sans cesse des points sur ses objectifs essentiels.

Ainsi, alors que l’actualité médiatique foisonne (polémique sur l’INSEE, centre de rétention en flammes, Sarkozy devant la Knesset…) et détourne l’attention, le gouvernement est en passe de réussir un nouveau hold-up dans les poches des salariés. La droite n’a pas oublié d’être de droite. Son combat central, celui autour duquel s’organisent tous les autres, est d’assurer au capital une part toujours plus grosse du gâteau, un partage des richesses toujours plus favorable aux actionnaires et toujours plus défavorable aux salariés. Comme le dit Jean-Pierre Raffarin, « victoire politique ne veut pas dire forcément victoire sociale » (émission Le Franc Parler). La victoire sociale est la raison d’être de la victoire politique. C’est elle que visent les deux décisions récentes du gouvernement sur le SMIC et sur les 35 heures.

Le choix du gouvernement de ne pas donner de coup de pouce au SMIC est tellement choquante que ce dernier a du lancer un contrefeu, à l’instant même où il l’a rendu publique, sous la forme d’une campagne publicitaire vantant ses efforts de promotion du pouvoir d’achat. Car cela fait maintenant deux années de suite que le soi-disant « président du pouvoir d’achat » refuse tout coup de pouce au SMIC. Même Chirac consentait à faire en la matière un geste modeste. Sarkozy, lui, ne lâche rien. La hausse du 1er juillet ne dépassera pas l’obligation légale de 0,9%, soit seulement 8 centimes de plus de l’heure. Alors même que l’INSEE révèle que le pouvoir d’achat des ménages a baissé depuis un an et prévoit qu’il continuera à diminuer cette année dans le contexte de hausse de l’inflation. Et le gouvernement ne s’arrête pas là. Il souhaite pour l’avenir réformer la gestion du SMIC. Il entend en effet se priver du dernier levier qui lui reste pour augmenter les salaires en confiant la revalorisation obligatoire du SMIC à une commission « indépendante » et caresse l’idée de rétablir le mode de calcul du salaire minimum qui existait avant 1968, basé uniquement sur l’inflation sans tenir aucun compte de l’évolution du salaire ouvrier moyen.

Quant à la réforme du temps de travail qui donne la possibilité à des accords d’entreprises de déroger à la loi sur les 35 heures, elle permet une baisse considérable des salaires par la suppression des heures supplémentaires. Fondu dans l’annualisation du temps de travail, le dépassement des contingents d’heures, des limites journalières et hebdomadaires, ce qui était jusqu’ici payé en heures supplémentaires le sera désormais en heures normales. Le tout selon Sarkozy pour prendre « en compte la réalité quotidienne de l’économie ». Oui vous avez bien lu, quotidienne ! Faut-il maintenant s’attendre au rétablissement du travail à la journée ?

La droite sait qu’elle conservera la confiance des siens malgré toutes ses difficultés si elle leur procure les avantages sonnants et trébuchants qui sont sa raison d’être. Elle sait aussi que la gauche est désormais singulièrement désarmée dès qu’il est question du partage des richesses. La thèse démocrate en vigueur dans la social-démocratie européenne, qui considère cette problématique comme secondaire voire dépassée, a fait des émules dans notre pays. Ségolène Royal n’a-t-elle pas déclaré qu’elle n’avait jamais cru à son propre engagement de campagne de hausse du SMIC ? Il est difficile après cela d’être crédible pour dénoncer les choix du gouvernement en la matière. Quant à la loi sur la durée du travail, elle rappelle fortement les clauses « d’opt-out » inventées par les travaillistes britanniques pour « permettre aux salariés qui le souhaitent » de déroger à la norme européenne de durée hebdomadaire maximale de travail. Non, décidément la droite n’oublie pas de faire de la politique. A chaque fois que la gauche recule d’un pas pour montrer sa « bonne volonté » et protester de sa modernité devant le cercle des éditorialistes bien-pensants, elle avance d’un pas de plus vers la mise en œuvre d’un modèle social digne du 19e siècle.

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Jeudi 19 juin 2008 4 19 06 2008 00:12

Le plan D

 La gifle du « non » irlandais arrêtera-t-elle la course folle d’une construction européenne qui semble avoir décidé de se passer du peuple ? Il faut le souhaiter avec la plus grande force et tout faire pour qu’il en soit ainsi.
 Pas un des arguments qui visent à priver d’effet le « non » irlandais n’est acceptable. Les Irlandais étaient seuls à voter ? Ce ne sont pas eux qui l’ont voulu mais les chefs d’Etat européens qui ont refusé de consulter leurs peuples par référendum. De quel droit les 26, après s’être entendus pour refuser de donner la parole à leurs citoyens, pourraient en priver l’Irlande ?

 Un seul pays ne peut imposer sa volonté à 26 autres ? Là encore, ce n’est pas la faute aux Irlandais. C’est le traité de Lisbonne qui prévoit que l’accord des 27 est indispensable pour entrer en vigueur. Les gouvernements européens peuvent-ils changer la règle du jeu en cours de route parce qu’elle ne leur convient plus ?
 Les électeurs irlandais auraient voté pour des raisons de politique intérieure dont l’Union n’a pas à tenir compte ? Rien n’est plus faux. La Chambre actuelle a été élue il y a un an seulement, le parti au pouvoir depuis 1932 retrouvant une majorité confortable de plus de 40% des voix. Les partisans du « non » n’ont pas cherché à exploiter un rejet du pouvoir qui n’existe pas. C’est sur la question européenne que les électeurs se sont prononcés. Ce n’est pas la crise nationale qui provoque la crise européenne. C’est la crise européenne qui provoque une crise nationale. Et c’est l’entêtement européen qui pourrait maintenant provoquer une catastrophe irlandaise.
 Car si la stratégie d’encerclement du « non » irlandais par la poursuite du processus de ratification se met vraiment en place, il faudra alors constater que les dirigeants européens auront choisi d’imposer le traité de Lisbonne par la contrainte. Certes pas celles des armes, mais en tout cas celle du nombre et des pressions de toutes sortes. Qui sait alors comment les Irlandais réagiront ? Pas grave c’est un petit pays se rassurent quelques-uns. C’est avec ce genre de raisonnements que la Grande-Bretagne s’est auto- aveuglée dans le passé lorsqu’elle était confrontée à cette colonie turbulente -mais si peu nombreuse. Dans l’Union actuelle, les petits pays sont les plus nombreux. Faut-il qu’ils se préparent à être tous traités comme l’Irlande ? Croit-on qu’ils s’inclineront aisément devant les communiqués courroucés de Bruxelles ? Quelle irresponsabilité quand on pense à l’histoire de ces nations qui imposèrent leur existence à des voisins autrement plus puissants ! Quelle échelle de menaces bien plus agressives faudra-t-il alors mettre en place pour les faire rentrer dans le rang ? Mettre le doigt dans un tel engrenage, c’est allumer partout l’incendie du nationalisme violent. C’est jeter les peuples les uns contre les autres et miner la paix civile.
 Le risque de cette folle fuite en avant existe malgré tout chez les eurocrates. Car la forme actuelle de la construction européenne a profondément altéré les convictions démocratiques des élites européennes.  N’est-ce pas l’ancien militant anti-autoritaire Daniel Cohn Bendit qui déclara récemment au Monde : « Les Irlandais ont tout obtenu de l'Europe et ils n'en ont pas conscience. C'est donc qu'il y a un problème. Visiblement, nous, Européens, n'arrivons pas à expliquer aux peuples ce que nous sommes en train de faire. » Selon Cohn Bendit, il existe donc une catégorie particulière de personnes, les Européens, distincte des peuples d’Europe, caste aristocratique éclairée puisant sa légitimité en elle-même. La frontière entre l’Europe a-démocratique et l’Europe anti-démocratique est très ténue. Elle est peut-être en train d’être franchie. Elle le serait si le traité de Lisbonne entrait en vigueur malgré les « non » successifs de trois peuples par référendum.
 Comment ne pas s’étonner qu’il ne se soit trouvé personne parmi les élites européennes pour proposer comme scénario possible de sortie de crise de prendre appui sur la prochaine élection du Parlement européen ? En juin 2009, tous les citoyens de l’Union voteront au même moment. C’est un rendez-vous démocratique sans équivalent dans l’Union. Il suffirait que les chefs d’Etat s’accordent pour confier à ces représentants du peuple un mandat institutionnel, c’est-à-dire la tâche de proposer une nouvelle organisation des pouvoirs au sein de l’Union. Alors l’Europe se donnerait les moyens de renouer avec la confiance populaire. Et les chefs d’Etat pourraient remballer leur copie sans qu’aucun d’eux n’ait à perdre la face de s’être incliné devant le peuple lui-même.


  Ce n’est donc pas vrai que la seule issue est la pause ou la fuite en avant autoritaire. Il existe une alternative. Applicable dès 2009. Un plan D comme démocratie en quelque sorte.

 François Delapierre (dans À Gauche cette semaine)

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Mercredi 4 juin 2008 3 04 06 2008 00:00

Une feuille de route socialiste

par François Delapierre

La confrontation sociale aligne défis et rendez-vous. CGT et CFDT montent le ton suite à la remise en cause des 35 heures. Sarkozy provoque le mouvement de l’Education nationale avec une nouvelle série d’annonces. Les grèves pour les salaires se multiplient dans le privé. Marins pêcheurs, routiers et agriculteurs se mobilisent à leur tour. … et cela ne change rien dans le principal parti de gauche. C’est au contraire dans ce contexte de rejet des politiques libérales que d’éminents dirigeants du PS proclament leur affection pour le libéralisme et c’est pendant que la gauche sociale est dans la rue que le Congrès socialiste se prépare sous le signe du « coup de barre à droite ».

L’opinion un temps charmée rejette désormais Sarkozy. Le peuple de gauche se remobilise. Les agressions incessantes du pouvoir contre les intérêts du plus grand nombre suscitent de multiples résistances, mais de nombreux dirigeants de la majorité du PS s’interrogent gravement pour savoir si leur opposition n’est pas un peu trop frontale et s’ils ne devraient pas être plus constructifs. Comment expliquer un aussi criant paradoxe ?

Il y a presque une année jour pour jour, j’écrivais dans une tribune au Monde « l’opposition en gants blancs » que cette incapacité renvoyait à un problème d’orientation politique et qu’il était « urgent pour tous ceux qui attendent du Parti socialiste une opposition frontale à la droite de mettre en cause l'orientation démocrate qui le gouverne aujourd'hui ».

Aujourd’hui, je n’en changerais hélas pas un mot. La cause première de l’incapacité du PS à s’opposer avec efficacité et détermination, pour de vrai et pour de bon, réside dans l’orientation démocrate qui influence majoritairement ses chefs, grands et petits.

Le premier rôle de l’opposition serait ainsi d’expliquer –pour pouvoir ensuite la contester- la cohérence politique de l’adversaire. Or nous avons régulièrement la tristesse d’entendre d’éminents dirigeants socialistes prétendre que Nicolas Sarkozy multiplie les annonces contradictoires, qu’il n’a pas de pensée d’ensemble, pour mieux critiquer son style brouillon et ses méthodes confuses. Bien sûr le sommet de l’Etat tangue dangereusement. Mais ce n’est pas parce que le président ne sait pas où aller. C’est au contraire parce qu’il s’engage volontairement dans la zone de tempête. Quand on y regarde de près, la cohérence de Sarkozy saute aux yeux : mesure après mesure, déduction d’impôts après exonération de cotisations sociales, il met en œuvre l’appauvrissement de l’Etat et de la protection sociale. Rien de neuf sous le soleil : c’est déjà ainsi qu’avait procédé Reagan. Premier temps, je vide les caisses. Deuxième temps, je réduis le déficit en fermant les services publics et en réduisant les dépenses. Le quinquennat Sarkozy s’est ouvert par le paquet fiscal. Il doit se fermer avec le déficit zéro. Ce n’est pas un procès d’intention. Sarkozy l’a dit. Ne propose-t-il pas d’inscrire ce principe dans la Constitution pour 2012 ? Il y a mieux à faire que de lui dire « chiche ». Car entre les baisses de recettes et le déficit zéro, il y a la casse méthodique et généralisée des services publics et de la protection sociale. C’est là où nous en sommes. C’est ce qui se joue précisément en ce moment.

Quant à la méthode choisie, là encore il suffit d’écouter Sarkozy qui ne tient guère sa langue. Dans son allocution au Conseil des ministres au lendemain des dernières élections locales (un document public facilement disponible), il a déclaré qu’il allait « tout faire pour mettre en œuvre la masse critique des réformes qui permettra de changer les comportements et les mentalités ». Là encore nous y sommes en plein. Avantage de cette stratégie : noyer les résistances sous le flot incessant de mesures auxquelles il est dès lors impossible de faire face sans prioriser les fronts de lutte, sans construire les convergences entre secteurs, sans être capable de mobiliser dans la durée… bref sans force de gauche en mesure d’unifier les victimes nombreuses mais éparpillées de cette avalanche de réformes.

Alors pourquoi cela ne se fait pas ? C’est assez simple. Il est tout bonnement impossible de voir, dénoncer et déconstruire la cohérence libérale de Sarkozy tout en s’affirmant soi-même libéral. De même, il est impossible de construire un front majoritaire et efficace de résistance dans la société française tout en cherchant à dépasser les « vieilles formes de lutte », au nom de la mort proclamée des conflits de classe et des clivages du passé.

Il n’y aura pas d’opposition réelle et efficace à Sarkozy si la gauche est dominée par les présupposés de la ligne démocrate. Les militants socialistes qui se demandent en quoi ils peuvent être utiles à leur pays alors que s’engage le Congrès de leur parti tiennent là une réponse. Ils ne révolutionneront sans doute pas le PS. Mais au moins peuvent-ils lutter contre la conversion démocrate qui risquerait de signer la victoire finale de l’adversaire de droite.


 

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Vendredi 23 mai 2008 5 23 05 2008 00:01

 


L’autre réforme

Bien sûr il faut changer ces institutions. Tous les indicateurs de la crise politique française sont bloqués dans le rouge. Et la répétition inlassable des mêmes symptômes par delà les alternances, même remportées dernièrement au nom de la rupture, montre que la Cinquième République pèse sur les législatures successives comme un carcan inadapté à notre temps. Le problème, c’est que Nicolas Sarkozy cherche à réformer la Constitution dans un sens qui ne règlerait aucun facteur de crise et les aggraverait tous.

La semaine que nous venons de vivre avait un air de déjà vu. Un an après sa mise en place, la présidence de Sarkozy a déjà le visage ravagé qu’avait celle de Chirac en fin de règne. C’est dire à quel point l’usure du régime s’accélère. Les politiques menées par le gouvernement suscitent un rejet large et multiforme. La Cinquième République ayant réduit toute la vie politique du pays à l’élection présidentielle, le Parlement n’est pas le lieu où ces contradictions s’expriment pour se résoudre tandis que l’opposition se contente pour l’essentiel de préparer la désignation de son candidat pour 2012. En attendant, le mécontentement peut s’exprimer uniquement dans la rue qui accueille pêle-mêle enseignants, parents d’élèves, lycéens, pêcheurs, sidérurgistes, fonctionnaires, chercheurs, sans papiers, travailleurs délocalisés…

Pour retrouver un peu d’air, le président de la République cherche à recréer les conditions de l’élection présidentielle. Son rapport prétendument singulier avec le pays (De Gaulle déjà se vantait de « regarder la France dans les yeux ») est mis en scène jusqu’à la nausée. Sarkozy se présente inlassablement comme l’unique dépositaire, et l’interprète exclusif, du « mandat » des Français, même lorsqu’il s’agit de faire plier sa propre majorité parlementaire, pourtant élue elle aussi au suffrage universel. Pour réactiver la mystique plébiscitaire, il se saisit des questions que les sondages désignent comme largement partagées par « l’opinion », comme le service minimum à l’école. Et se présente comme celui qui donnera satisfaction au peuple contre tous les pouvoirs en place : contre les syndicats, contre les gouvernements successifs « qui n’ont rien fait », contre les parlementaires qui se réfugient dans l’immobilisme de peur d’être impopulaires… Comme en 1958, la légitimé présidentielle semble ne pouvoir se construire que dans l’affrontement avec toutes les autres formes de représentation, partis, Parlement, Gouvernement. Ce président à la fois irresponsable et omniprésent, omnipotent et impuissant, tel qu’il découle du texte constitutionnel, apparaît bien comme la cause principale de la crise démocratique et donc comme celle du régime.

Or la réforme institutionnelle proposée par Sarkozy aggrave ce travers originel. C’est pourquoi elle doit être combattue. Il y a d’abord sur ce point une question de diagnostic. Soit l’on pense que les institutions fonctionnent plutôt bien, bon gré mal gré, et qu’il est seulement nécessaire de les toiletter. Soit l’on estime qu’elles sont en crise profonde et qu’il faut les renouveler profondément. Telle était la position affichée par Sarkozy pendant la campagne. Telle devrait être celle d’une gauche qui ne pourra pas changer demain le pays si elle fait une nouvelle fois l’économie d’une sixième république. Et on peut penser que les changements défendus par la gauche par la droite ne sont pas compatibles, vu que leurs objectifs diffèrent radicalement. Le contenu de la réforme Sarkozy le confirme. Elle ne remet pas en cause les fondements malsains du régime : elle les aggrave. Elle refuse un véritable rééquilibrage en faveur du Parlement, elle affaiblit le premier ministre au profit du président, elle donne à ce dernier le droit de convoquer les parlementaires à tout moment à Versailles pour leur signifier ses volontés. On peut donc dire que cette réformerait renforce la pulvérisation du champ politique réduit de plus en plus à un « dialogue » qui n’en est pas un entre un président isolé et une « opinion » atomisée.

Il y a un aveuglement délétère dans la fuite en avant de Sarkozy. Faire chaque jour davantage du président la « clef de voûte » de nos institutions, c’est réduire sans cesse l’assise du régime. C’est faire reposer toute la chaîne sur son maillon le plus faible. C’est accroitre les chances d’une crise de régime ouverte. C’est pourquoi la gauche a raison de ne pas y prêter main forte. Le contenu de ce projet constitutionnel n’est pas le nôtre. Il n’est pas en mesure de résoudre la crise politique du pays. Il ne peut que la précipiter, et, lorsqu’elle éclatera, laisser sans crédibilité politique ceux qui y auront consenti.

par François Delapierre

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Samedi 17 mai 2008 6 17 05 2008 00:12



En novembre dernier, nous avions critiqué le rapport de la Commission Balladur en alertant sur le « faux rééquilibrage » des institutions qu’il proposait. Le projet constitutionnel présenté le 23 avril confirme sa signification profonde : accentuer la préséance du Président de la République tout en laissant croire au renforcement du Parlement. En effet, toutes les mesures présentées comme un rééquilibrage au profit du Parlement sont en fait des moyens d'affaiblir le Gouvernement et le Premier ministre face au Président. Parallèlement, les changements visant à « rénover les modalités d'exercice du pouvoir exécutif » entraîneraient un nouveau renforcement du pouvoir personnel du Président de la République. C’est au moment où la légitimité du président de la République est au plus bas que celui-ci serait plus que jamais consacré comme la « clef de voute » des institutions.

Des avancées parlementaires en trompe l'œil

Les soi-disant nouveaux pouvoirs du Parlement concernent la fixation de l'ordre du jour des assemblées, l’organisation du débat parlementaire et la responsabilité du gouvernement. Or chacune d'elle comporte au moins un effet mutilant pour le Parlement. Les deux premières confient en réalité la quasi-totalité du pouvoir parlementaire à des institutions jouant déjà un rôle pratique bien plus important que ne le laisse croire le texte de la constitution : les conférences des Présidents et les commissions parlementaires. Ce sont à chaque fois des formations réduites des assemblées parlementaires, une sorte de « Parlement en petit ». Le projet leur confie la plus grande partie du travail parlementaire tant en matière législative qu'en matière de contrôle de l'action gouvernementale. La seule revalorisation de leur rôle concernerait en pratique les présidents des assemblées, des groupes et des commissions ainsi que les membres qui ont eu la chance d'être affecté dans tel ou tel commission lorsqu’un débat s’y déroule. Rien de tel pour dépolitiser les débats parlementaires et limiter l’expression souveraine de la volonté générale à travers l’ensemble des parlementaires.

La responsabilité du Gouvernement, qui constitue l’un des traits parlementaires qui subsistent dans la Vème République, est aussi mise à mal par la modification de l'article 49-3. Le gouvernement ne pourrait à l’avenir engager sa responsabilité pour faire adopter sans débat un texte qu’une fois par an, budget de la Nation et budget de la Sécurité sociale mis à part. Nicolas Sarkozy le présente comme une avancée pour le Parlement. Mais il faut constater, et c'est indéniablement l'effet recherché, que celui qui récupère le bénéfice de cette mesure est le Président de la République. En effet, alors que le Gouvernement voit ses capacités d'action sur le Parlement diminuées, le chef de l'Etat, lui, jouit toujours et intégralement de l’arme absolue de la dissolution de l'Assemblée nationale. Dès lors, le Premier Ministre, censé être le chef de la majorité parlementaire, sort littéralement désarmé de cette réforme, à l'image de sa perte de la « responsabilité de la défense nationale » où il n'est plus qu'un exécutant des décisions présidentielles. Le Président en sort comparativement regonflé puisqu'il reste le seul à bénéficier de pouvoirs réels pour lesquels, en plus, il n'a aucun compte à rendre durant son mandat.

 L’hyper-présidentialisation du régime

L'américanisation de notre constitution apparaît à travers les mesures les plus vantées : la limitation à 2 mandats présidentiels et le nouveau droit de message au Parlement. Si la première mesure peut sembler intuitivement favorable à la limitation du rôle du chef de l'Etat, elle ne s'appliquera à l'actuel Président qu'à l'issue de son premier mandat. Il pourra donc théoriquement briguer encore deux mandats successifs, ce qui lui autorise une durée de 15 années d'affilée au pouvoir, jamais atteinte jusqu'à présent. Par ailleurs, aux Etats-Unis, l'argument en faveur de cette limitation est de favoriser l'indépendance et la liberté d'action du Président, éviter la personnalisation et empêcher l'abus des pouvoirs tant, en contrepartie, ils sont considérables. Pour autant, les exemples Bush (père et fils) et Clinton (mari et femme), forme de péronisme à retardement, montrent que le système présidentialiste à l'américaine n'est pas à l'abri de dérives dynastiques dont il était soi-disant protégé par cette disposition.

Le contrôle parlementaire du pouvoir présidentiel de nominations est aussi présenté comme une avancée à l’américaine. Si ce n’est que le Parlement peut effectivement empêcher une nomination aux Etats-Unis, alors que l’avis de la commission parlementaire prévue sera purement facultatif dans le dispositif prévu par Sarkozy.

Pour ce qui est du droit du Président de s'adresser directement et oralement aux assemblées, il faut y voir la fin de son confinement. Les effets sont le recul de l'autonomie du Parlement par rapport au Président et corrélativement le regain d'influence du Président sur le Parlement. Autrement dit, le Président se verrait désormais une arme supplémentaire pour imposer sa volonté au Parlement sans contrepartie pour ce dernier qui sera interdit de vote sur la déclaration présidentielle. Cette disposition introduit une claire hiérarchie ente les deux légitimités démocratiques concurrentes, Président et Assemblée élus pareillement au suffrage universel. Ajouté au pouvoir de dissolution du Président, le droit de message consacre la prééminence du Président sur son Assemblée. L’histoire de nos institutions le confirme. L’interdiction faite au chef de l'Etat de pénétrer dans les hémicycles a ainsi été édictée pour éviter la réédition du coup d'Etat de Louis-Napoléon Bonaparte. Ses interventions à l'Assemblée, alors qu'il avait été élu Président au suffrage universel, ont facilité son coup de force débouchant sur le rétablissement de l’Empire. Les parlementaires qui auront la responsabilité de la révision constitutionnelle seraient bien inspirés de pratiquer activement le devoir de mémoire, surtout s’ils s’apprêtent à avaliser la modification de l’article 16 qui permet au Président d’exercer les pleins pouvoirs en cas de péril national pendant 30 jours sans contrôle !

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Vendredi 9 mai 2008 5 09 05 2008 11:11

Fauteur de crise

 Certes, il a admis quelques erreurs. Mais il n’a pas dit lesquelles ! Sarkozy s’est ainsi offert à peu de frais d’abondants commentaires médiatiques sur son soudain changement de ton et son humilité toute fraîche au sortir de son entretien télévisé de jeudi dernier. En réalité, il a décliné toute responsabilité sur l’essentiel en mettant les lourdes difficultés économiques du moment sur le compte « d’éléments indépendants de sa volonté », comme la baisse du dollar ou encore la crise des subprimes américains. Sarkozy a pu dès lors annoncer son intention de continuer la même politique économique. Or, contrairement à ses allégations, cette politique économique, dominante en Europe, est justement l’une des causes de la crise actuelle.

Premier événement : la baisse du dollar. Sa cause principale réside dans les déséquilibres commerciaux mondiaux qui voient les États-Unis vivre au crédit du reste du monde, et provoquent une accumulation de réserves en dollars gigantesques dans les pays fournisseurs. Or, ce déséquilibre provient du fait  que la progression de la consommation américaine est très largement supérieure à celle des autres zones du monde, inclus l’Union européenne. Dès lors, le consommateur américain fait tourner l’économie du monde entier ; mais ce faisant, la balance commerciale américaine ne cesse de plonger (plus de 700 milliards de dollars de déficit annuel) et le dollar en subit les conséquences. Or, l’atonie de la consommation européenne est une conséquence directe des politiques menées par la Commission européenne et la majorité des gouvernements européens : accroissement des revenus des actionnaires par rapport à ceux des salariés, obsession portée à la « réduction du coût du travail » et à la remise en cause des systèmes de protection sociale.
Fait aggravant pour l’Europe et pour la France, la baisse du dollar s’exerce surtout au détriment de l’euro. On en connait la raison. D’abord les pays émergents comme la Chine n’ont pas commis l’erreur  de se désintéresser du taux de change de leur monnaie et de confier celle-ci à une instance indépendante. En conséquence, ils contrôlent la parité de leur monnaie avec le dollar. Ainsi le yuan n’augmente que lentement à mesure que l’accroissement de la compétitivité de l’économie chinoise  le permet. En outre, l’indépendance de la Banque Centrale Européenne est aggravée par le fait que celle-ci ne se préoccupe que d’une chose, l’inflation. Sa politique de taux d’intérêts élevés amplifie donc la hausse de l’euro. En la matière, Nicolas Sarkozy a une responsabilité écrasante. Après avoir annoncé dans la campagne présidentielle une « grande offensive diplomatique » contre l’euro fort, il est allé piteusement faire allégeance à la BCE, et il a négocié un traité européen qui ne change pas une ligne au statut désastreux de la BCE.

Deuxième événement soi-disant « indépendant de sa volonté » : la crise des subprimes américains. Là encore ce désastre ne tombe pas du ciel. Pour réussir à doper la consommation des ménages sans améliorer les salaires, les autorités états-uniennes ont encouragé depuis 2002 une politique de large accession à la propriété par l’endettement. Elles ont donné par exemple la possibilité aux ménages de s’endetter à proportion de la valeur de leur maison sur le marché. La hausse continue des prix a donc facilité l’endettement, lequel a contribué à la hausse des prix… Or, c’est justement ce cercle infernal que Sarkozy cherche à importer en France. C’est le sens de ses  mesures  de défiscalisation des intérêts d’emprunts  mais aussi de ses projets de réforme du crédit immobilier. Cette politique conjuguerait un désastre social (3 millions de personnes pourraient perdre leur logement aux USA) à une déroute économique. Les pays qui ont assis leur croissance économique sur l’immobilier subissent en effet de sérieux revers. L’économie britannique vient de connaître au premier trimestre son chiffre de croissance le plus faible depuis trois ans. L’Espagne a vu ses prévisions de croissance pour 2008 réduites d’un tiers (ce qui l’amènerait à la plus faible croissance depuis 15 ans) et le pays vient d’enregistrer la plus forte hausse mensuelle du chômage depuis 15 ans.

La crise économique actuelle n’est donc pas « indépendante de la volonté » des gouvernements. Ceux-ci peuvent agir pour rééquilibrer l’économie mondiale et relancer la croissance européenne. Mais cela implique une autre politique, combinant relance de l’investissement public, relance de l’investissement productif par la lutte contre la financiarisation, relance de la consommation par la progression des salaires. Bref, tout à fait l’inverse de ce qu’a annoncé jeudi soir Nicolas Sarkozy. Alors que la consommation des ménages français a déjà chuté de 1.7 % en mars, il continue de refuser de revaloriser le SMIC, à vouloir aggraver la précarité des travailleurs par la réforme des retraites, à dépecer l’État. Une telle politique permet peut-être aux plus riches de ne pas sentir la crise, mais elle l’aggrave à coup sûr pour tout le pays.

 François Delapierre


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Samedi 26 avril 2008 6 26 04 2008 00:00

Entre les lignes.

 

Ce lundi, Libération consacre un article à plusieurs manifestations de Chinois en défense de leur pays. Il signale que Pékin a exigé des excuses de la chaîne américaine CNN après des remarques « jugées offensantes » d'un de ses commentateurs « qui avait qualifié les exportations chinoises de "camelote avec de la peinture au plomb" ». Mais en réalité la journaliste ne cite qu'une toute petite partie des propos du chroniqueur de CNN, un dénommé Cafferty, et n'en reprend que les éléments les plus anodins. Car entre autres choses, Cafferty a déclaré à l'antenne que les Chinois d'aujourd'hui n'avaient pas cessé d'être « la même bande de casseurs et de voyous que pendant ces cinquante dernières années ». Cet « oubli » occulte la montée des discours anti-chinois aux Etats-Unis. Celle-ci doit pourtant être prise très au sérieux si l'on veut faire une analyse raisonnée des enjeux de la tension créée actuellement avec la Chine.

Car les propos de Cafferty ne sont pas un dérapage isolé. Un nombre croissant de responsables américains dénoncent la montée en puissance de la Chine, alimentant des campagnes d'opinion de plus en plus violentes contre les Chinois. Il s'agit bien de campagnes “antichinoises”, au contenu xénophobe sans ambiguïté. Précisons en effet à l'usage des sceptiques qu'il ne s'agit pas de critiquer la politique environnementale de la Chine, ce qui serait paradoxal de la part du principal responsables de l'effet de serre sur la planète, ou encore son recours à la peine de mort, ce qui serait là aussi assez curieux de la part d'un pays qui n'hésite pas à l'appliquer aux mineurs. Ni d'agir contre les délocalisations, car il faudrait s'en prendre aux entreprises américaines qui ont voulu au nom de la mondialisation libérale transformer la Chine en vivier de travail bon marché. Non, il s'agit bien de créer les conditions d'un affrontement avec la Chine dans le droit fil de la théorie du choc des civilisations.

Dès son livre « Le Choc des civilisations », inspirateur de la politique étrangère américaine, Samuel Huntington annonçait l'affrontement entre la civilisation occidentale, dite « de Davos » et deux ennemis principaux, la  « civilisation islamique » et la « civilisation confucéenne », c'est-à-dire précisément la Chine.

Selon lui, un affrontement avec la Chine est inévitable car inscrit dans des déterminations culturelles indépassables. « L'ethos confucéen dominant dans de nombreuses sociétés asiatiques valorise l'autorité, la hiérarchie, la subordination des droits et des intérêts individuels, (…) et, de façon générale, la suprématie de l'Etat sur la société et de la société sur l'individu. (…). Ces attitudes contrastent avec la primauté, dans les convictions américaines, accordée à la liberté, à l'égalité, à la démocratie et à l'individualisme, ainsi qu'avec la propension américaine à se méfier du gouvernement, à s'opposer à l'autorité, à favoriser les contrôles et les équilibres, à encourager la compétition, à sanctifier les droits de l'homme. » L'affrontement ne peut être évité : il doit donc être préparé. Les thèses d'Huntington ne sont pas de simples hypothèses universitaires. Elles formatent concrètement la vision américaine du monde. Par exemple, ce sont elles qui fondent les propos du candidat républicain Mc Cain quand il dit que les GI's doivent rester en Irak « pendant cent ans », comme les Etats-Unis sont restés en Allemagne et au Japon après la seconde guerre mondiale, car l'Irak est le « front central » de la lutte contre l' « extrémisme islamique », « défi essentiel de notre temps ». Ce sont elles qui guident les boutefeux américains qui veulent la guerre avec l'Iran (comme Mc Cain là encore, chantonnant lors d'une réunion publique « Bomb, bomb, bomb Iran ! » sur l'air d'un succès des années 1960).

La nouveauté est que cette orientation inspire désormais le président de la République Française. On se souvient de propos identiques à ceux de Mc Cain, dans son discours aux ambassadeurs, faisant de la lutte entre « l'Islam et l'Occident » le principal défi de la diplomatie française. Désormais il endosse la vision américaine du conflit avec la Chine. Comment expliquer autrement sa soudaine annonce d'un éventuel boycott de la cérémonie d'ouverture des jeux à Pékin ? Le Tibet ? Mais aucun gouvernement au monde ne demande l'indépendance ni même l'autonomie renforcée du Tibet, aucun ne reconnaît le « gouvernement tibétain en exil » du Dalaï Lama. L'emballement médiatique et la volonté de remonter dans les sondages ? Vu la crise au sommet de l'Etat, on ne peut pas l'exclure. Mais Sarkozy est capable au même moment de contredire l'opinion sur la question des allocations familiales, des frais optiques non remboursés, du prix du gaz à nouveau augmenté... La politique chinoise de la France ? Son attitude est un contre-pied total, non seulement avec le lien franco- chinois inauguré dès Mao et De Gaulle, mais aussi avec sa propre attitude lors de son voyage en Chine au cours duquel il avait choisi de ne pas évoquer la question des droits de l'homme. Non, en dissimulant la volonté américaine relayée par Sarkozy de nourrir un choc des civilisations, pour mieux peindre un paysage « tout noir, tout blanc » à ses lecteurs, Libération escamote un déterminant décisif de la crise actuelle.

 François Delapierre

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Vendredi 18 avril 2008 5 18 04 2008 00:00

 

 












Un désastre. La gauche italienne a été écrasée par Berlusconi. A l'heure de notre bouclage, les résultats quasi définitifs donnés par le ministère de l'intérieur sont hélas sans appel. Au Sénat comme à la Chambre des députés, la coalition de droite obtient 47 % des voix contre 38 % à celle du Parti Démocrate. Une avance de 10 points ! Dès lors la droite obtient la majorité absolue dans les deux chambres, ce dont beaucoup doutaient à la veille du vote. Berlusconi, premier chef de gouvernement italien à avoir fait un mandat entier, est placé pour cinq ans à la tête du pays. Avec la xénophobe Ligue du Nord qui double son score au sein de la coalition majoritaire.

Pourtant, c'est peu dire que le premier gouvernement Berlusconi a mobilisé contre lui les profondeurs de la société italienne. Pendant cinq années, ses principaux choix ont été contestés : intervention en Irak, reculs du droit du travail, concentration des médias, mise au pas de la justice… Sur chacun de ces sujets, Berlusconi a vu se dresser face à lui des millions de manifestants, des grèves massives, de très nombreux intellectuels et artistes. Un mouvement finalement impuissant à empêcher son retour, faute d'une gauche capable de proposer une stratégie et un projet victorieux.

Car il faut bien dire l'écrasante responsabilité de la gauche italienne dans cette déroute. On a trop salué de ce côté-ci des Alpes ce « formidable laboratoire politique » pour ne pas tirer les leçons des expériences lamentables qui s'y sont succédé.

D'abord le ralliement de la gauche au démocrate-chrétien Romano Prodi. Après l'enthousiasme des « primaires » si souvent données en exemple, son gouvernement a suscité une lourde déconvenue. L'éditorialiste du Monde le dit à sa manière : « Le gouvernement de centre-gauche mené par Romano Prodi n'a pas démérité. S'il est désavoué par les électeurs, c'est au contraire parce qu'il a su engager des réformes courageuses que l'équipe précédente, justement présidée par M. Berlusconi, avait négligées. »

Au-delà des réformes libérales impulsées par Prodi, la gauche paie aussi l'échec d'une formule politique, la « Fabbricca ». Celle-ci a accouché d'un attelage sans vrai programme commun. Les primaires ont produit une personnalisation à outrance. Prodi a pensé gérer les contradictions de fond par la distribution de maroquins (100 ministres !). Mais les sujets fondamentaux, comme la réforme des retraites ou la question du maintien des troupes en Afghanistan, sont venus ébranler la cohésion de la majorité. L'alliance au centre s'est révélée un désastre : c'est le retrait de la composante centriste qui a fait chuter Prodi au bout d'à peine un an et demi de gouvernement. La fameuse coalition « arc en ciel », ce grand parti qui va du centre aux trotskistes, où tout le monde gouverne en même temps sur des lignes différentes, a prouvé son inefficacité.

Après la chute de Prodi, le parti social-démocrate, majoritaire dans la coalition, a choisi de poursuivre dans cette voie. Il a fusionné avec le parti chrétien de Prodi pour donner naissance au Parti Démocrate. Investi par de nouvelles primaires, ayant mobilisé officiellement 3,5 millions de citoyens, son leader Veltroni a refusé toute reconstitution d'un parti « traditionnel ». Fini les courants, les adhérents, les instances collectives et autres formules prétendument dépassées. Fini même le lien avec la gauche. Le Parti Démocrate a ainsi refusé d'adhérer à l'Internationale Socialiste. Dixit Veltroni : « Nous sommes réformistes, non de gauche. ». Seul modèle revendiqué : le parti démocrate américain.

Pendant la campagne, Veltroni a précisé que le PD se situait « à équidistance des travailleurs et des entreprises ». Son programme est allé très à droite : baisse des impôts, libéralisation accrue de l'économie, soutien au bradage d'Alitalia… Quant à sa stratégie d'alliance, elle a tenu dans le refus de tout rapprochement avec la gauche radicale, accusée d'avoir affaibli Prodi alors même que c'est le parti centriste qui a fait chuter son gouvernement. Privée à la fois d'alliance électorale, décisive en raison du mode de scrutin italien, et de perspective gouvernementale, la gauche radicale s'est contentée de faire campagne sur le thème « la gauche doit continuer à exister en Italie ». Cet appel à la biodiversité politique n'a pas été entendu : l'autre gauche n'atteint pas les seuils de 4 % des voix au Sénat et 8 % à la Chambre des Députés nécessaires pour avoir des élus. La LCR italienne est à 0,5 %. L'appel au vote utile a fonctionné à plein : le Parti Démocrate a siphonné les voix de la gauche radicale. Mais incapable de créer la moindre dynamique en sa faveur, il n'a pas fait davantage que ce qu'avait obtenu ses propres composantes à la dernière élection. Sans les voix de l'autre gauche, la gauche tout entière est minoritaire.

Ségolène Royal ne s'est pas caché de chercher son inspiration dans la gauche italienne. Au lendemain de la présidentielle, elle avait rencontré Veltroni pour évoquer la création d'un groupe d'une « vingtaine de personnalités » attachées à « moderniser la politique » afin de « construire de nouveaux points de référence idéologiques pour la gauche européenne ». Qu'en est-il aujourd'hui ? Souhaitons que ce débat ait lieu. Car sinon la tragédie italienne pourrait devenir française.

 


François Delapierre dans  À Gauche cette semaine

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