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le blog de brigitte blang

l'actualité politique vue par une militante du parti de gauche.


meirieu: des nouvelles, chic alors!

Publié le 9 Juillet 2008, 23:00pm

Catégories : #école

Découvrez en exclusivité les premières pages du nouveau livre de Philippe MEIRIEU et Pierre FRACKOWIAK “L’éducation peut-elle être encore au cœur d’un projet de société” Dans cet ouvrage qui vient de paraitre aux éditions de l’aube (www.aube.lu) Philippe Meirieu revient sur la politique de l’éducation en France et, notamment dans son introduction, sur la politique menée depuis 2002.

 Cet ouvrage est issu de la conférence prononcée par Philippe Meirieu le 16 janvier 2007 à l’IUFM d’Arras, dans le cadre des Rencontres du nouveau siècle, avec une actualisation en mars 2008.

 

 

 « On ne doit pas seulement éduquer les enfants d’après l’état présent de l’espèce humaine, mais d’après son état futur possible et meilleur, c’est-à-dire conformément à l’idée de l’humanité et à sa destination totale. »

Emmanuel Kant, Réflexions sur l’éducation

 

 

Introduction

L’École au centre


Ceux et celles qui croient que les évolutions engagées dans l’Éducation nationale depuis 2002 vont permettre de revenir à un âge d’or où les élèves maîtrisaient tous parfaitement notre langue, respectaient religieusement les adultes et vivaient au quotidien les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité, se trompent et nous trompent gravement.

D’une part, parce qu’ils succombent à une illusion rétrospective et ignorent toute la part de « pédagogie noire » que la République n’était pas parvenue à éradiquer : ils idéalisent un passé qui, certes, avait, de haute lutte, réussi à imposer l’instruction obligatoire, la séparation de l’église et de l’État, la formation des maîtres du premier degré… mais qui laissait subsister de graves injustices sociales et de terribles violences institutionnelles.

De plus, les nostalgiques ferment les yeux sur les transformations considérables qui sont intervenues dans nos sociétés : ils ignorent le poids des réalités économiques et urbanistiques, des problèmes culturels, de l’impact des médias. Ils ne voient pas la montée des tensions qui affectent gravement le lien social et compromettent la disponibilité des élèves aux savoirs. Ils imaginent ainsi qu’ils pourront traiter les problèmes d’aujourd’hui avec les solutions d’hier… Et cela sans avoir à interroger les raisons qui président au délitement de notre société : montée du libéralisme sous toutes ses formes, exploitation débridée de l’enfance et de la jeunesse par les industries marchandes, crise de la parentalité, exhibition, au plus haut sommet de l’État, de contre-modèles républicains érigeant le caprice en vertu et remplaçant les valeurs de l’École par celles du showbiz.

Ainsi notre société évolue-t-elle, sous nos yeux, vers un modèle assez largement inédit : en exacerbant les individualismes, en jouant sur la peur de la jeunesse, en stigmatisant le « pédagogisme » responsable, à ses yeux, de l’effondrement de l’autorité, elle laisse entendre que seuls les systèmes de contention, de répression, de dépistage et d’isolement des enfants turbulents peuvent nous sauver du chaos. Loin de remettre en cause ce qui produit ces enfants, loin de s’interroger sur ce que pourrait être une véritable politique de prévention, loin de se demander quels rythmes de vie, quels médias, quelles situations pédagogiques pourraient

permettre aux élèves de trouver les moyens de s’impliquer en classe dans les apprentissages, loin de mettre en place une véritable politique en direction des associations et des familles…, cette société continue à attiser le feu et à appuyer de toutes ses forces sur le couvercle de la cocotte minute en espérant éviter ainsi l’explosion.

Dans ces conditions, l’appel à la « restauration » n’est en rien, malgré ses références falsifiées, une fidélité aux fondateurs de l’École républicaine : Jules Ferry, Pauline Kergomard, Ferdinand Buisson, Henri Marion ou Octave Gréard. C’est, tout au contraire, une fuite en avant vers un nouveau modèle scolaire particulièrement contradictoire avec les valeurs de la République : un modèle fondé sur l’alliance du libéralisme et de son corollaire, l’autoritarisme. Libéralisme entre les écoles et les établissements, voire entre les enseignants…, et autoritarisme sur des élèves censés absorber des savoirs, sans formation à la pensée critique et à la liberté de penser. Libéralisme encouragé par la production d’indicateurs qui permettent aux consommateurs d’école de faire leur marché, les yeux rivés sur le rapport qualité/prix…, et autoritarisme d’un ministère qui impose aux enseignants de se soumettre à ses foucades électoralistes. Libéralisme pour les marchands d’excitants qui font de nos élèves de véritables piles électriques, et autoritarisme pour réprimer les excités qu’il faut, le plus tôt possible, dépister, repérer, sanctionner.

Car, ne nous y trompons pas : la chape de plomb tatillonne et technocratique dont pâtissent tant d’enseignants et de cadres du système scolaire – mais aussi de toutes les administrations et associations – n’est en rien l’expression d’un État impartial, visant à assurer l’équité de traitement de tous dans les territoires, la juste redistribution des richesses et la prise en compte de l’intérêt collectif… Elle n’est qu’une frénésie évaluatrice permettant de produire des batteries d’indicateurs quantitatifs pour éclairer les choix stratégiques des nantis. On peut même faire l’hypothèse qu’un des objectifs des calamiteux nouveaux programmes du primaire, rendus publics en mars 2008, est précisément de permettre une évaluation quantitative rapide des acquis, facilement contrôlables par tous les « usagers », parce que réduits à des habiletés opératoires et des comportements mécaniques : l’élève-robot rentre plus facilement dans des cases que l’élève vivant. Les populations d’enfants alignés répétant en choeur les mêmes « savoirs de base » peuvent permettre, d’un seul coup d’oeil, de vérifier l’efficacité du dressage ! Le simplisme favorise le repérage et l’on aura beau améliorer l’étiquetage, on ne fera qu’encourager les comportements consuméristes de ceux qui arpentent l’institution scolaire comme un supermarché en quête des meilleurs services.

Derrière le « retour aux fondamentaux », il n’y a, en effet, chez beaucoup, que le souci d’assurer le triomphe du quantitatif sur le qualitatif, de rabattre l’ambition républicaine sur des performances d’entreprises où les élèves ne sont plus que des objets normés. La « liberté d’utiliser des pédagogies efficaces », maintes fois réaffirmée par nos gouvernants actuels, n’est rien d’autre que l’expression du libéralisme autoritariste en pédagogie : « Faites comme vous voulez avec vos élèves (pourquoi pas utiliser l’hypnose ou les mettre sous électrodes ?), du moment que vous aboutissez à des produits calibrés ou, tout au moins, évaluables avec le mètre étalon fourni par les collèges de centre-ville et les grands lycées parisiens. » Voilà qui est complètement contradictoire avec les principes constitutifs d’une Éducation nationale, qui ne promeut la « liberté pédagogique » que si elle s’articule à une « pédagogie de la liberté ». Ainsi, face au modèle libéral/autoritaire, nous croyons qu’il faut faire le choix, à la fois, de la résistance et des propositions, de la contre-attaque, pied à pied, et de la recherche d’alternatives.

Soyons clair. Autant que d’autres, nous nous revendiquons de la République, de son École et de ses valeurs. Autant que d’autres, nous sommes attachés à la formation morale authentique et au respect des autorités légitimes. Autant que d’autres, nous mettons en avant le droit à l’éducation pour chacune et chacun de nos enfants et refusons toute forme de démission. Autant que d’autres, nous croyons à la vertu émancipatrice des savoirs et à l’importance de l’accès de tous aux oeuvres de culture. Autant que d’autres, nous souhaitons que nos élèves apprennent à s’exprimer le mieux possible, par écrit et par oral, sachent se repérer dans notre histoire et accèdent aux connaissances qui permettent de comprendre le monde d’aujourd’hui. Autant que d’autres, nous comprenons et partageons les inquiétudes des familles devant une institution scolaire encore trop opaque. Autant que d’autres, nous sommes sensibles à la nécessité d’articuler formation scolaire et formation professionnelle…

Mais nous sommes convaincus, parce que nous le vivons au quotidien et sommes impliqués dans des solidarités actives qui incarnent ces valeurs, qu’on peut construire l’avenir en s’inspirant des principes de l’Éducation populaire et de l’École nouvelle. Nous sommes convaincus qu’en mettant les personnes dans des dynamiques collectives, elles accèdent aux savoirs scolaires – pas aussi bien qu’avec les « pédagogies traditionnelles » : mieux ! Nous sommes convaincus qu’en mettant au cœur des pratiques pédagogiques la démarche expérimentale, la recherche documentaire et l’expression artistique, les élèves n’acquièrent pas autant de rigueur qu’avec des cours magistraux et des exercices formels, mais bien plus ! Nous sommes convaincus que les méthodes qui permettent, en même temps, la transmission des savoirs et la réflexion sur la façon de se les approprier ne minimisent pas l’exigence intellectuelle, mais permettent de lui donner corps ! Nous sommes convaincus qu’une École qui articule des groupes hétérogènes permettant l’apprentissage du « vivre ensemble » et des réponses adaptées aux besoins de chacun ne trahit pas le projet républicain, mais a plus de chances de le réaliser ! Nous sommes convaincus, enfin, qu’interroger les modalités scolaires, inventer de nouveaux dispositifs associant tous les acteurs dans une démarche inventive, ce n’est pas trahir les finalités de l’École mais, au contraire, être fidèles au projet de ses fondateurs.

Et, pour être complètement cohérents, nous voudrions que l’éducation, l’investissement à long terme sur notre École et nos enfants, la formation de citoyens capables de « penser par eux-mêmes » soient vraiment au cœur de la politique de notre pays. Bien sûr, cela passe par un travail considérable pour relancer la démocratisation de notre système scolaire, aujourd’hui en panne. Cela passe aussi par un effort décisif pour articuler tissu scolaire et collectivités territoriales dans un projet national cohérent. Cela passe, enfin, par le désenclavement des questions proprement scolaires et la réflexion sur un projet global qui place l’éducation et la formation au cœur de notre société tout entière. À cet égard, il n’est plus possible de penser la question de l’attention des élèves en classe sans une réflexion sur l’usage des médias, pas plus que nous ne pourrons résoudre la question de l’autorité à l’école sans le développement d’une véritable aide à la parentalité, ni condescendante, ni répressive, ni systématiquement médicalisée. Dans d’autres domaines, on voit mal comment l’école pourrait rester à l’écart de la « formation tout au long de la vie » ou ignorer les exigences du développement durable. On se demande comment on pourra faire évoluer en profondeur le rapport aux savoirs scolaires et le statut de la culture chez les jeunes sans relancer fortement les pratiques culturelles amateurs. On s’interroge sur la manière de promouvoir la formation du citoyen en classe sans développer une vulgarisation scientifique intelligente, seule condition d’une démocratie participative éclairée. On ne voit pas comment les enseignants pourraient créer du lien social s’ils ne sont pas relayés par une politique volontariste en matière de lien entre les générations…

En réalité, la priorité à l’École est loin de se limiter à quelques réformes techniques de l’institution scolaire. Elle interroge tout notre fonctionnement social et toutes nos options politiques. Il s’agit de savoir si l’on va se résigner à laisser le darwinisme social – relooké en idéologie du maillon faible – nous submerger, ou si l’on va s’engager dans une société ouverte, où l’on ne désespère jamais de quiconque, où l’on permet à chacun de trouver une place et de continuer à apprendre tout au long de sa vie, où l’on suscite l’intelligence individuelle et collective pour en faire le moteur de notre progrès. Plus que jamais, et selon la belle formule de Gaston Bachelard, l’enjeu est là : « La société doit être faite pour l’École et non l’École pour la société. »

 

Philippe Meirieu

Le 26 mars 2008.

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